L’autre gourou du Cirque du Soleil

Le chef de la direction créative du Cirque du Soleil, Jean-François Bouchard, est né à Sept-Îles.
Photo: Annik MH De Carufel Le Devoir Le chef de la direction créative du Cirque du Soleil, Jean-François Bouchard, est né à Sept-Îles.

Enfant, Jean-François Bouchard se couchait dans l’herbe, à Sept-Îles, et regardait passer les avions dans le ciel, en se demandant où ils allaient. Aujourd’hui, le chef de la direction créative du Cirque du Soleil, qui chausse désormais les souliers de Guy Laliberté, passe son temps dans les avions, aux quatre coins du monde, au service de l’empire sur lequel le soleil ne se couche jamais.

Au troisième étage du siège social du Cirque du Soleil, à Montréal, Jean-François Bouchard est entouré de maquettes ou d’objets faisant référence à des spectacles en devenir : un montage de Lego, quelques boules de cristal, une statue orientale. Ces jours-ci, il partage son temps entre New York, où il travaille à la prochaine comédie musicale du cirque, Paramour, et Montréal, où débutera ce printemps le spectacle sous chapiteau Luzia. Détendu, toujours vêtu de couleurs vives, l’homme de 55 ans jongle avec son agenda et avec les idées.

Né à Sept-Îles, donc, Jean-François Bouchard a d’abord entamé des études en génie, à Rimouski et à Montréal, avant de se tourner vers le design de l’environnement. Celui que l’on surnomme désormais le dauphin de Guy Laliberté a fait ses premiers pas au Cirque du Soleil en créant des meubles pour les événements.

Un jour, alors qu’il travaille à un événement autour du Grand Prix chez Laliberté, à Saint-Bruno, il évoque une mise en scène pour un « tableau de minuit », ces coups de théâtre qui survenaient à minuit lors des événements spéciaux du Cirque. Il imagine une chanteuse d’opéra qui s’avance sur l’eau à côté d’une lune montante. « Sur le coup de minuit, on partait une série de numéros, on allait tatouer un tableau dans la tête des gens, quelque chose dont ils allaient se souvenir. » « Je lui ai raconté une histoire. » Laliberté est emballé et lui dit « C’est toi qui vas le faire, le tableau ».

C’est là qu’il commence à jongler avec des tableaux humains. « C’est là que j’ai commencé à prendre goût à la performance et à l’art du cirque », dit-il.

Aujourd’hui, sa mission, c’est de guider les créateurs. « Je suis très humble avec ce titre. C’est vraiment Guy qui demeure le guide créatif. J’ai aussi le titre. On le partage. Mais je considère que c’est encore mon mentor. Guy a une expérience et un flair incroyable. Je lui ai encore parlé ce matin. […] Chaque fois qu’on se rencontre, ses opinions sont toujours très justes. »

En tant que guide créatif du Cirque du Soleil, Jean-François Bouchard développe les spectacles à partir des thématiques et nomme les équipes artistiques qui vont les porter à terme. Pour Luzia, la thématique tournera autour de l’univers mexicain, « au deuxième degré », promet Jean-François Bouchard. La comédie musicale Paramour, à Broadway, fait pour sa part appel à de vrais chanteurs de comédie musicale qui seront initiés aux techniques du cirque. On parle entre autres de la chanteuse Ruby Lewis, qui assume le rôle principal de Paramour. Jean-François Bouchard le reconnaît, la barre est haute pour se conformer aux standards de Broadway en matière de comédie musicale. Si le spectacle est inspiré du défunt Iris, la trame musicale a été entièrement refaite. L’idée d’intégrer le cirque à la comédie musicale sera aussi une première sur l’avenue de New York. Cet été, l’amphithéâtre de Trois-Rivières accueillera de nouveau un spectacle du Cirque du Soleil, inspiré cette fois de l’oeuvre de Robert Charlebois.

Le facteur « wow »

Les moyens et la réputation du Cirque sont, on le sait, considérables, et le bottin de contacts est grand. « Je n’ai jamais eu un “non” d’un créateur dans le monde. Je touche du bois. Les créateurs appellent pour travailler au cirque. » Il aime recruter aussi chez les jeunes, qui ont de l’énergie à revendre, et dans la relève assurée par l’école nationale de cirque de Montréal, tout à côté.

Quant à la vente de l’entreprise à des intérêts américains et chinois, elle n’a pas beaucoup d’incidence, pour l’instant, sur la créativité du cirque, assure Jean-François Bouchard. « Ils me font confiance », dit-il, même s’il doit leur soumettre les projets de spectacles, et que cela implique une présentation de plus.

Aujourd’hui encore, il travaille sur l’effet « wow » des créations, testant parfois ses idées sur ses deux petites filles de 7 et 11 ans. Elles sont restées par exemple bouche bée lorsqu’il leur a montré, en grande primeur, le spectacle des fleurs qui poussent du sol dans Toruk, présenté au Centre Bell.

« Le facteur “wow”, c’est l’excitation. C’est se demander comment le public va réagir. Ce qu’on veut avant tout, c’est faire rêver les gens. »

Sa formation dans le domaine du génie, de l’architecture et du design lui sert d’ailleurs constamment dans son rôle de chef de la direction créative. « Elle me sert tous les jours. J’utilise autant mon côté designer qu’ingénieur. » Il faut le voir expliquer les mécanismes complexes par lesquels il fera pivoter les estrades de spectateurs, dans la nouvelle salle qui sera consacrée au Cirque du Soleil à Hangzhou, en Chine.

Il court le monde, donc, de Las Vegas à Shanghai, mais n’oublie jamais son Sept-Îles natal, où l’on trouve, selon lui, « les plus belles plages du monde ». Il aimerait bien, peut-être, un jour, apporter un spectacle du Cirque du Soleil à Sept-Îles. Mais pour cela, il faudrait qu’il y ait là un marché potentiel à développer.

Je considère que c’est encore mon mentor. Guy a une expérience et un flair incroyables.