Les 7 doigts entrent dans la danse

«Variations 9.81» ouvre le deuxième volet de la triade, signé Victor Quijada, chorégraphe de la troupe RUBBERBANDance.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir «Variations 9.81» ouvre le deuxième volet de la triade, signé Victor Quijada, chorégraphe de la troupe RUBBERBANDance.

Brouiller les genres, rendre le cirque de plus en plus perméable aux autres disciplines : voilà un filon choyé par Les 7 doigts de la main, qui haussent cette fois la barre un cran plus haut dans Triptyque, une création hybride livrée aux mains de trois chorégraphes. Sans concession, les mordus de la piste s’apprêtent à entrer de plain-pied dans la danse, et trois fois plutôt qu’une.

Ils ont toujours su sur quel pied danser, mais de là à se mettre au pas… L’idée, venue de loin, très loin, percolait pourtant depuis longtemps dans les rêves de Samuel Tétreault, cofondateur du collectif Les 7 doigts de la main. Cet amoureux de danse contemporaine a d’ailleurs nettement hésité entre l’art de Petipa et celui du Cirque du Soleil.

« J’ai toujours été un aficionado de la danse et j’ai développé un amour pour la danse contemporaine. À 15 ans, je me suis demandé si j’allais me diriger en danse plutôt qu’en cirque. Même après mon entrée à l’École nationale de cirque, j’ai gardé ce goût et poursuivi tout au long de mes études une formation en ballet classique et en danse africaine », explique Tétreault qui, dans ce Triptyque, fera ses premiers pas sur scène comme danseur.

Pour ce baptême du feu, Les 7 doigts n’ont pas choisi les demi-pointes. Ils se frotteront à de très grosses pointures de la danse contemporaine, grâce à l’appui inconditionnel offert par Danse-Cité et l’un des plus importants diffuseurs européens du milieu de la danse, le Sadler’s Wells Theater de Londres. Pour la première fois, artistes de cirque et trois danseurs professionnels fouleront la scène à l’unisson, laissant leur discipline se fondre l’une dans l’autre, gommant les frontières entre deux arts qui poussent le corps dans ses derniers retranchements.

En apesanteur

Création en trois temps, les volets de Triptyque ont tous pour dénominateur commun le thème de la gravité universelle, qui dicte le pas des danseurs comme celui des acrobates. Fuir l’attraction, et par analogie la lourdeur de la réalité, ou l’empoigner à bras-le-corps ? L’éternelle tension entre gravité, équilibre et apesanteur a nourri les trois chorégraphes appelés à créer pour le collectif de cirque.

Ce Triptyque met d’abord à contribution la papesse et vétérante de la danse contemporaine, Marie Chouinard, lors d’un court préambule 100 % danse, marqué au fer rouge du style qu’a révélé bODY_rEMIX/les_vARIATIONS_gOLDERG. Samuel Tétreault et Anne Plamondon — danseuse émérite qui a partagé la scène de la troupe du Nederlands Dans Theater II et celle des Grands Ballets canadiens — y seront fusionnés dans un duo de corps mutants, aussi fragiles que dépendants, imbriquant corps, béquilles et bondage japonais, lors d’une communion sensuelle.

« Il s’agit d’un duo amoureux où le rapport avec l’autre, magnifié par les béquilles, explore à la fois l’idée de la gravité, au propre comme au figuré, et de la dépendance entre deux êtres. C’est la pièce la plus dansée et celle qui, pour moi, présentait le plus grand défi. Mais on va bien au-delà de la technique, à la quête du sens », explique Tétreault.

Avec son nom énigmatique, Variations 9.81 (allusion à l’accélération moyenne de la vitesse par seconde exercée sur les corps par l’attraction terrestre) ouvre le deuxième volet de la triade, signé par Victor Quijada, chorégraphe de la troupe RUBBERBANDance. Là, danse et cirque se feront encore plus poreux, le premier art infusant goutte à goutte le second, au gré d’un numéro d’équilibre sur canne brisant les lignes statiques strictes propres à cette discipline. Quijada y explore plutôt la mollesse et la flexion des corps, avec cinq équilibristes réunis en un corps de ballet mouvant entre sol et terre.

Entre rêve et désir

Nocturnes, dernier volet et pièce de résistance de ce Triptyque, échoit à Marcos Morau, jeune chorégraphe catalan basé à Barcelone sacré étoile montante de la danse contemporaine en Europe. L’artiste de 32 ans a été présenté aux 7 doigts par les diffuseurs du Sadler’s Well Theater, qui ont diffusé plusieurs de ses créations réalisées notamment pour le Ballet royal du Danemark et le Ballet national d’Espagne.

Dans ce final chorégraphié au scalpel par Morau, Les 7 doigts ont insufflé une plus grande part de cirque, en mariant la danse à la corde lisse, au trapèze, au vélo acrobatique et à la manipulation de boules de cristal. Morau y multiplie les mouvements et torsions rapides, rappelant le style ciselé d’un Édouard Lock pour nourrir un scénario fortement inspiré par le cinéma et la photographie.

« Cette pièce réfère aux Nocturnes de Chopin, dont deux font partie de la trame sonore, mais aussi parce qu’on nage dans un univers rêvé, surréel. Échapper à la gravité, ça passe aussi par le rêve, qui est le meilleur antidote au poids de la réalité. En fait, la liberté absolue n’existe que dans le rêve », explique Samuel Tétreault.

Quant à Morau, décrit comme un artiste de la « génération YouTube », friand d’images et de théâtre, il s’est laissé emporter par ce thème onirique qui permet de défoncer tous les carcans. Sur la musique de Psycho de Hitchcock, de Björk ou de Françoise Hardy, la scène prend des airs de plateau de cinéma et transporte le spectateur autour d’un lit, dans un songe habité par deux danseuses, cinq acrobates et un danseur acrobate. La symbiose est alors totale.

« Le cirque est un art de liberté. Le monde de la danse pense parfois qu’il est supérieur et autosuffisant. Pour moi, cette invitation du cirque à briser les frontières, ça m’a ouvert un champ vierge. Cela m’a reconnecté avec la raison pour laquelle j’aime travailler la scène : cet espace total de liberté », soutient le chorégraphe catalan.

Mains anonymes qui émergent d’un matelas, unique pas de deux pour vélo et danseuse, lit transformé en vaisseau fantôme : le chorégraphe et les 7 doigts s’en sont donnés à coeur joie pour cette rencontre unique entre cirque et danse, parfaitement assumée.

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