Le Cirque du Soleil cherche un nouvel élan

Depuis 2010, la fermeture de cinq spectacles permanents et de tournées en Amérique et en Asie a ralenti le parcours de comète du Cirque du Soleil.
Photo: Agence France-Presse (photo) Alfredo Estrella Depuis 2010, la fermeture de cinq spectacles permanents et de tournées en Amérique et en Asie a ralenti le parcours de comète du Cirque du Soleil.
Après avoir brillé au firmament, le Cirque du Soleil a vécu en 2013 une saignée beaucoup plus profonde que les 400 pertes d’emplois déclarées. À l’aube de ses 30 ans, une nouvelle mue se dessine pour la compagnie qui a « réinventé le cirque » et transformé l’industrie québécoise du spectacle.


Le 16 janvier 2013. Une première éclipse majeure s’abat sur le Cirque du Soleil (CDS). La compagnie à succès, qui a fermé six de ses plus récentes productions à l’étranger, est heurtée de plein fouet. L’atmosphère est à couper au couteau au siège social du CDS, où sont convoqués les employés pour l’annonce de la mise à pied de 400 à 600 personnes.

Mais en fait, la blessure est beaucoup plus profonde. En trois ans, l’entreprise, qui comptait 5000 employés, s’est délestée d’environ 1000 employés permanents à travers le monde, confirme aujourd’hui le Cirque. Pour la deuxième fois de son histoire, le premier de classe qui a réinventé le cirque doit se réinventer lui-même.

Le Cirque du Soleil commence aujourd’hui à lever le voile sur une partie de ce passage à vide et concède que son avenir pourrait se trouver bien ailleurs qu’en piste de cirque. « On est rendu à l’étape de dire “qu’est-ce qu’on a réussi ? Comment mettre cela à profit pour les 30 prochaines années, sans rester ce que nous avons toujours été, en restant collés sur notre volonté de créer ?”», a fait valoir cette semaine Renée-Claude Ménard, directrice des affaires publiques du CDS.

La liste de paye du Cirque ne compte plus que 4000 employés salariés permanents, dont 1500 à son siège social de Montréal, confirme-t-elle. La perte des contractuels ne fait pas partie du décompte. « Dans notre démarche d’efficience, beaucoup de contrats n’ont pas été renouvelés, mais c’est difficile à évaluer. On est passé de trois productions par année à une seule », ajoute-t-elle.

Depuis 2010, la fermeture de cinq spectacles permanents et de tournées en Amérique et en Asie (Banana Shpeel, ZED, ZAIA, Viva Elvis, IRIS) a ralenti le parcours de comète du CDS. Le choc de la réalité a fait mal, très mal. L’avenir du Cirque se trouve-t-il encore dans la création de spectacles ? L’entreprise doit « développer de nouvelles formes de divertissements où le cirque ne sera pas le seul produit », insiste la porte-parole. Amorcée en douce à la fin des années 2000, la diversification s’accélère à la vitesse grand V au sein de l’entreprise.

En plus de l’alliance conclue avec Bell pour produire des contenus multiplateformes, le CDS a acquis 20 % de la compagnie de pub Sid Lee pour investir le lucratif marché de la « promotion événementielle ». L’entente annoncée cette semaine avec Scott Zeiger, magnat new-yorkais de l’entertainment, pour créer une nouvelle division « Broadway » basée à New York confirme que le CDS scrute de nouveaux marchés et arrive à un point crucial de sa mirobolante histoire.

Si un noyau de hauts dirigeants entérine ce virage préconisé par le chef de la direction, Daniel Lamarre, plusieurs ex-cadres et employés consultés par Le Devoir estiment que le Cirque du Soleil « a perdu son noyau créatif ».

Plus qu’un dur moment à passer ; l’opération de mises à pied destinée à assainir les finances du géant de la piste, intitulée REVAMP, alimente plus que jamais les rumeurs de vente de la compagnie, indiquent plusieurs sources contactées par Le Devoir.

« C’est plus que plausible. Sans vendre toute la compagnie, la filière des shows permanents à Las Vegas, qui est la plus lucrative, serait très vendable », affirme un ex-cadre du CDS, corroboré par d’autres.

Plausible ? « Non, pas du tout !, réfute Renée-Claude Ménard. Ce n’est pour pas rendre l’entreprise vendable, c’est pour assurer la pérennité de l’entreprise. Le Cirque n’est pas à vendre. À moins que Guy se lève demain et change d’idée. Quand on fait une démarche de réorganisation, tout le monde y va de sa perception. C’est tout à fait légitime qu’il y ait de l’insécurité, commente la porte-parole. On a travaillé fort et dans quelques semaines [au printemps], on sera en mesure de dire quelle est [notre] vision pour les 30 prochaines années. »

Autopsie d’une crise

À l’automne 2008, les Bourses du monde entier s’effondrent. Il s’accumule sur les tables à dessin du Cirque du Soleil plus de projets que n’en auraient jamais rêvé les échassiers de Baie-Saint-Paul lors de la fondation de la troupe en 1984. Avec dix productions majeures en route, un actif évalué à 1,1 milliard, l’entreprise règne sur un empire où le soleil ne semble jamais vouloir se coucher. Les offres pleuvent, dopées par le succès de LOVE, le spectacle hommage aux Beatles qui triomphe à Las Vegas. Le plongeon du huard gonfle les profits du Cirque, car l’entreprise dépense en dollars canadiens, mais empoche en dollars US. Les contrats se signent, l’entreprise grossit, les frais de fonctionnement explosent. C’est à ce moment précis que se dessine le début de la crise qui a frappé le géant, jusque-là inébranlable.

« On est passé d’une entreprise artistique à une entreprise d’affaires. Quand il faut créer parce qu’on a signé des contrats, la créativité n’est pas toujours au rendez-vous », ajoute un ex-gestionnaire qui a requis l’anonymat.

« À partir de 2009, les spectacles à Las Vegas ont commencé à manger leurs bas. Mais on a continué quand même à rouler à fond, avec deux ou trois nouvelles productions par an », raconte un autre ex-cadre de l’entreprise.

L’expansion continue

Même si la récession frappe partout sur la planète, Daniel Lamarre, le chef de la direction, maintient le pied sur l’accélérateur, alors que Guy Laliberté prépare son envolée dans la stratosphère.

Or, à Las Vegas, le nombre de visiteurs plonge de 15 % et les revenus d’autant. L’assistance aux spectacles de « O », LOVE et Mystère chute, si bien que les billets sont soldés à 25 %, et même 50 % par certains voyagistes. Le dollar canadien, lui, amorce sa remontée.

Trois spectacles permanents sont inaugurés en 2008 en Amérique et en Asie, et trois autres en 2010-2011, sans compter les nouveaux spectacles de tournée, et les spectacles en aréna.

En 2010, le Cirque fait sa première incursion sur Broadway, avec Banana Shpeel, création au nom tristement prémonitoire, qui dérape et s’attire des critiques dévastatrices. Plusieurs voient là l’origine de la dangereuse spirale qui a sonné le début des déboires du Cirque.

Cinq spectacles fermeront leurs portes à Las Vegas, deux en Asie, trois en Amérique. « On dirait que Guy [Laliberté] s’est désintéressé, ses projets personnels ont pris le dessus et il a laissé l’entreprise aux mains des gestionnaires. On savait tous qu’on s’en allait vers un mur de béton », déplore un autre ex-cadre.

Si tous requièrent l’anonymat, c’est qu’au Cirque, écorché par une rébellion au tout début de son existence, s’est développée une culture du silence, exacerbée lors de la vague de licenciements. Des ententes de confidentialité sont imposées à certains cadres.

Le Cirque s’est-il lui-même vampirisé en écumant le public américain ? « Ça n’a pas été un problème de revenus, mais de frais de fonctionnement. Ce n’est pas que nos spectacles n’allaient pas bien. Certains ont fermé pour d’autres raisons, comme à Tokyo, où le séisme a entraîné la fermeture de Tokyo Disney, auquel se sont ajoutées la fluctuation du dollar et la crise en général », affirme Chantal Côté, attachée de presse au CDS.

Un tournant

Chose certaine, récession ou pas, le pari de la croissance à tous crins semble avoir guidé le chef de la direction, Daniel Lamarre. « Aller à contre-courant peut être payant. Le moment est propice pour poursuivre notre croissance, parce que ces projets nous donneront un avantage concurrentiel considérable. Ce qui nous permettra en fin de compte d’atteindre notre objectif, soit d’augmenter nos parts de marché », déclarait-il en 2009 à la revue Commerce.

La stratégie semble avoir fait chou blanc. Plusieurs observateurs contactés par Le Devoir s’étonnent de la confiance dont semble toujours jouir M. Lamarre auprès de Guy Laliberté, grand manitou du cirque trentenaire.

Philippe Ravanas, ex-directeur du marketing chez Euro Disney, juge le repli vécu par le fleuron de l’industrie culturelle inévitable après 30 ans d’expansion effrénée. « Être passé d’une troupe de rue à une entreprise d’un milliard, c’est une réussite inespérée. Ils ont fait en 20 ans ce que d’autres ont mis 100 ans à réaliser », souligne ce directeur de la chaire en gestion des industries culturelles de l’Université Columbia, à Chicago.

Condamnée au renouvellement perpétuel, l’industrie du divertissement fait face à une réalité beaucoup plus dure que d’autres secteurs de l’économie, ajoute-t-il. La diversification s’avère souvent la seule issue possible. « Il y a peut-être un essoufflement, mais cela arrive à un moment où la monétisation des entreprises culturelles est complètement remise en question, comme l’a été l’industrie du disque dans les années 2000. C’est tout l’avenir du spectacle vivant qui est fragilisé. »

Seule la créativité permettra à l’entreprise de se remettre en mode croissance, pense-t-il. « Le baiser de la mort pour les entreprises à succès, c’est qu’il est de plus en plus difficile de prendre de risques. Dans les industries créatives, il y a cette tension constante entre la création, qui a la mission de surprendre, et le marketing qui, lui, veut revendre la même formule qui marche. Que le Cirque essaie d’explorer d’autres plateformes est plutôt sain, estime l’ex-haut cadre chez Disney. La difficulté, c’est de jongler constamment avec ces deux impératifs. Pour l’avenir du Cirque du Soleil, ce sera le défi le plus important. »
4 commentaires
  • Josette Allard - Inscrite 18 janvier 2014 06 h 55

    Créativité

    Toujours plus gros ne rimme pas avec plus beau. Le Cirque Éloïse est petit mais il nous fait encore rêvé.

  • Jacques Morissette - Abonné 18 janvier 2014 09 h 41

    Des nuages au-dessus du Cirque du soleil.

    Nous ne sommes plus à l'époque du clinquant. Pour rester en selle, le Cirque du soleil devrait refaire ses classes. Plutôt que de s'embarquer sur le cheval du clinquant, faut ramener les choses à quelque chose de moins vaniteux et de plus humain. Je ne me permettrai pas de donner des exemples de d'autres cirques qui ont compris cela. J'en ai un en tête et ils l'ont fait non pas pour devenir populaire mais parce qu'ils sentaient que cette façon de voir était plus près d'eux.

  • Jean-Marie Francoeur - Inscrit 18 janvier 2014 11 h 56

    L'art

    Ce qu'accomplit le Cirque du Soleil est unique. Incomparable. Mais il est vrai que certains spectacles n'ont pas assez d'âme. La trame des spectacles devrait pouvoir enchaîner les numéros naturellement, avec logique. Ce qui n'est pas toujours le cas. Mais l'avance artistique du cirque est probablement son plus sûr atout pour l'avenir.

    Il faut moins produire et savoir "se faire désirer".

  • Pierre Labelle - Inscrit 18 janvier 2014 15 h 55

    Ambassadeur!

    Je me souvient début des années 80, avec ma petite fille et son frère, nous étions allés à St-Sauveur voir ce Cirque du Soleil. Plus jeune, dans les années 50 j'avais vu d'autres genres de cirques, rien de comparable avec Le Cirque du Soleil. Cette compagnie demeure un grand ambassadeur du Québec à travers le monde, cela il ne faut pas l'oublier. Le travail accompli est énorme, que mille emplois aient disparus après 30 ans n'est pas dramatique, certaine entreprise disparaisse complètement de la carte et bien avant cela. Que Laliberté soit devenu milliardaire, je suis content et fier pour lui, il a travaillé pour et il s'est bien entouré. Guy Laliberté a été et demeure un de nos meilleurs ambassadeurs, et lui il nous coûte rien.