Les 10 ans d'un collectif de cirque tricoté serré - Un pour tous, tous pour sept!

Les 7 Doigts de la main ont vu le jour au hasard d’un courriel amical expédié dans le cyberespace. 
Photo: Sylvie-Ann Paré Les 7 Doigts de la main ont vu le jour au hasard d’un courriel amical expédié dans le cyberespace. 

« Tous pour un, un pour sept ! » Ça pourrait être le slogan de la troupe de cirque Les 7 Doigts de la main qui, après 10 ans d’une destinée commune, continue à faire mentir toutes les prédictions faites sur son improbable forme de collaboration artistique. Avec sept pilotes au volant, cette success story à la sauce prolétarienne affiche déjà plus de 699 spectacles confirmés dans 13 pays d’ici 2013. Regard sur les dix ans d’un brillant ovni culturel.

Un jour de juillet 2002, Les 7 Doigts sont nés d’un rendez-vous lancé au hasard à une vingtaine d’artistes qui se cherchaient de nouvelles avenues professionnelles. Point de rencontre : San Francisco. Le jour dit, seulement sept artistes se sont pointés au rendez-vous fatidique, prometteur de lendemains meilleurs. C’est ainsi que Les 7 Doigts de la main ont vu le jour, au hasard d’un courriel amical expédié dans le cyberespace.


Difficile de trouver nom plus approprié pour cette microtroupe tricotée serré, rêvant d’osmose et de création à sept têtes. N’en déplaise à ceux qui leur annonçaient une longévité limitée, le collectif a passé le test de la réalité, traversé les périodes de disette comme de gloire, survécu aux unions et désunions des couples de son propre clan, à l’itinérance forcée et aux bébés arrivés sur la piste.


« Le premier bilan, c’est qu’on existe toujours ! Ce qui fait notre force, c’est d’avoir traversé toutes ces tensions. Ce qui nous lie, ce n’est pas une solidarité de pacotille ! », explique Nassib El-Husseini, directeur général du collectif et mécène converti au cirque.


Aujourd’hui, ce « on » formé d’Isabelle Chassé, de Shana Carroll, de Patrick Léonard, de Gypsie Snider, de Sébastien Soldevilla et de Samuel Tétreault n’a perdu qu’un seul de ses doigts fondateurs, Faon Shane, partie vivre à Berlin pour des raisons familiales. Pour Nassib, Les 7 Doigts, c’est maintenant l’équipe d’environ 200 personnes qui gravite à temps plein autour de la troupe pour tenir à flot huit spectacles et projets en tournée.


Coopération circassienne


L’homme qui a rejoint Les 7 Doigts il y a 10 ans, en pleine crise de la quarantaine, ne pouvait être mieux choisi pour piloter la bande d’idéalistes. Ex-conseiller de gros bonnets des télécommunications et ex-politologue de l’UQAM spécialisé dans la résolution de conflits internationaux, Nassib El-Husseini affiche un optimiste indéfectible devant la vie et l’adversité.


« Nous sommes tous dans le grand même bateau, avec les artistes. Si l’un coule, tous coulent. Il y a donc une chimie unique entre tous », explique ce gestionnaire d’âmes et de chiffres.


Avec Séquence 8, qui reprend l’affiche à Montréal dans quelques jours, le collectif alignera huit créations en dix ans, dont Loft, Traces (en tournée depuis 2005) La vie, Psy, Projet Fibonacci (un projet de cirque social), A Muse (spectacle saisonnier présenté à Mexico pour cinq ans) et Patinoire (Patrick Léonard en solo). Si le seul nom des 7 Doigts de la main suffit maintenant à remplir leur carnet de commandes (699 représentations de Séquence 8 sont déjà programmées dans 13 pays d’ici la fin de 2013), le directeur se souvient d’une époque pas si lointaine « où c’étaient la croix et la bannière » pour convaincre les diffuseurs.

 

Cirque prolétarien


Malgré les contrats qui pleuvent, la petite troupe ne déroge pourtant pas d’un iota à ses idéaux fondateurs. Créations pour tous - avec ou sans le groupe - et revenus partagés. L’osmose est poussée au point où chaque « doigt » du collectif réinjecte dans la caisse commune les fruits des contrats réalisés en caracolant seul sur d’autres scènes. Quand Shana Carroll, par exemple, signe la chorégraphie acrobatique d’Iris, spectacle permanent du Cirque du Soleil à Los Angeles, ce sont Les 7 Doigts de la main qui gagnent aussi au change. Idem quand Gypsie Snider participe à la résurrection de music-halls de Broadway à New York et à Boston. Le cirque prolétarien et communautaire redivise de façon équitable les retombées de la création de chacun.


« Tout le monde fait le même salaire. Bien sûr, ça crée des tensions. Mais pour nous, ces tensions nous forcent à aller plus loin. Il n’était pas question que ce collectif devienne une cage », affirme le directeur de la troupe. La philosophie de la troupe se traduit non seulement par des revenus additionnels, mais par un apport incalculable sur le plan créatif.


En décembre prochain, quatre créations des 7 Doigts joueront simultanément en France, un véritable débarquement dont rêveraient bien des compagnies plus en moyens. Jusqu’où ira l’expansion du petit cirque devenu grand ? « Avec moins de 200 collaborateurs dans notre giron, nous serions en bas du seuil critique pour pouvoir remplacer les blessés et offrir du travail à l’année à nos artistes. Ce nombre nous permet de maintenir une équipe d’excellence et de livrer les projets. Est-ce qu’on va devenir plus grand ? Peut-être… mais pas nécessairement. »


Avec des revenus annuels de 8 à 10 millions, on pourrait croire que la petite troupe n’a plus besoin de l’aide publique.Au contraire. « Même s’il y a une caution morale des organismes subventionnaires, les ressources ne suivent pas. Même avec tous nos succès, si on n’avait pas le soutien de l’École nationale de cirque ou de Montréal complètement cirque, nous n’y arriverions pas », soutient El-Husseini.


L’un des combats qui restent à mener, est celui du toit fixe. Mais le toit dont rêvait la troupe sans domicile fixe ne se concrétisera pas pour ses 10 ans. Cet écueil ne décourage pas l’imperturbable directeur des 7 Doigts qui, après avoir encaissé dans son corps et son âme les affres de la guerre au Liban, donne l’impression qu’il n’y a plus rien à son épreuve.


« Le cirque est l’un des plus beaux exemples de collaboration que j’aie connus dans ma vie, bien plus que dans le milieu de la coopération internationale. Sur scène, les artistes sont toujours là l’un pour l’autre, pour ne pas se blesser, et c’est cet esprit qui règne dans tout ce que nous faisons. »
 

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