Bains scandinaves à Montréal complètement cirque

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	Undermän de Circus Cirkör présente une fable où trois costauds sont plaqués par leurs douces moitiés. </div>
Photo: Circus Cirkör
Undermän de Circus Cirkör présente une fable où trois costauds sont plaqués par leurs douces moitiés. 

Pas de Vikings ni de Walkyries en vue. Mais des hommes, des hommes et encore des hommes. Et parfois, même, barbus. Coïncidence ou air du temps, le cirque scandinave se fera voir pour la première fois à Montréal avec toute une équipée de mâles. Des rebelles carburant à la testostérone, et d’autres aux coeurs tendres émus par les frissons, jouant les magiciens dans une esthétique léchée. Avec trois compagnies issues de la Finlande venues faire un premier tour de piste en Amérique et la visite d’une création pilotée par la délirante compagnie suédoise Cirkus Cirkör, les festivaliers auront droit à un véritable bain nordique pour se fouetter le sang, autant que l’âme.

Si on a très peu entendu parler d’eux de ce côté-ci de la grande mare, il était plus que temps que les avant-gardistes Circo Aereo et Circus Cirkör, devenus des monuments du cirque contemporain en Europe, viennent se faire connaître des amateurs de piste. Connus en Europe comme le sont ici le Cirque du Soleil ou le Cirque Éloize, les deux étoiles scandinaves brillent maintenant dans le firmament du cirque contemporain, grâce à leurs partis pris pour l’expérimentation et le mélange des genres.


Sorte de cubes Rubik du monde circassien, ces Suédois et ces Finlandais se réinventent à chaque création, s’abreuvant aux sources de la danse contemporaine, de l’art actuel, du théâtre, de la musique live, dépoussiérant le cirque de ses vieux habits avec des esthétiques tordues à la Tim Burton ou au contraire dépouillées à l’extrême.

 

Muscles en peine


De Circus Cirkör, on pourra voir Undermän, une jeune production parrainée par la compagnie mère et créée en 2011 pour trois costauds plaqués par leurs douces moitiés. Dans le vocabulaire du cirque, l’« underman » désigne le porteur, celui qui supporte et met en valeur la voltigeuse dans les numéros de main à main. Rôle essentiel mais ingrat, surtout quand la voltigeuse disparaît dans la nature sans crier gare pour aller se faire applaudir ailleurs. Or c’est exactement ce que raconte cette fable à trois : l’histoire vraie de trois mecs abandonnés dans l’amour comme dans leur carrière par celles sur qui tous les projecteurs étaient braqués.


« Le spectacle est tiré de nos histoires personnelles. Cela a beaucoup à voir avec la fin du moment où tout baigne, tant dans la carrière qu’en couple. Tout à coup, tout s’écroule et rien ne va plus. On a cherché à voir comment on continue quand on était celui qui était un peu dans l’ombre, le faire-valoir », explique Olle Strandberg, un des membres du trio.


Trois costauds poilus à chemises à carreaux, l’un laissé en plan à Las Vegas, l’autre en Suède, le troisième en France. Toutes tripes dehors, les trois éconduits autrefois muets tentent sur scène de réinventer leur discipline, remplaçant leurs stars disparues par divers subterfuges. À grand renfort de biceps et de pectoraux, la testostérone exulte. Mais, pour une fois dans la vie de ces baraqués, l’émotion affleure, la complicité s’installe, l’humour perce les carapaces.


« Cela nous a obligés à développer de nombreux talents et à nous dévoiler. C’est un spectacle honnête avec des hommes qui montrent leurs forces, mais aussi leurs faiblesses. Ç’a été un très grand pas à franchir. Je me souviendrai toujours d’un moment puissant en Finlande où un gars de la construction bien costaud s’est levé à la fin du spectacle les larmes aux yeux », raconte le porte-parole du trio, qui se produira au National, rue Sainte-Catherine, dès le 9 juillet.


Combats de ruelle et corde sensible


C’est un tout autre combat que celui proposé dans Petit mal par les Finlandais échevelés de la Race Horse Company, trois jeunes protégés du Circo Aereo qui présente cette année pas moins de trois créations différentes. Quasi inclassables, les jeunes loups de Petit mal décrivent leur prestation livrée sans compromis comme un combat contre eux-mêmes, une joute anarchique plantée dans un décor urbain de fonds de ruelle. Sous les lumières stroboscopiques, on jongle ici avec la douleur, on négocie, sans filets, les collisions sur des trampolines et des mâts chinois trafiqués.


« On voulait tous réinventer nos propres disciplines. L’idée était de se concentrer sur de strictes performances, sans aucune trame narrative, de se confronter aux extrêmes, d’aller aux limites de ce qu’il est possible de faire avec nos corps. C’est un spectacle très exigeant, c’est pourquoi nous ne l’avons pas présenté très souvent », affirme Petri Tuominen.


Ce pari artistique explosif, qui demande chaque fois beaucoup de sueur et provoque bien des ecchymoses, se jouera dans les airs comme au sol, dans des corps à corps qui empruntent tantôt aux arts martiaux, tantôt au break dance. Petit mal sera présenté en première nord-américaine au théâtre Outremont à compter du 12 juillet.


Changement d’atmosphère total pour Ro-Pu, une autre création de Circo Aereo, cette fois délicatement tissée autour du thème de la corde lisse. Une robuste corde de 100 mètres de longueur fabriquée à la main tient d’ailleurs le rôle-clé de ces variations pour corde et quintette d’acrobates conçues en 2010, exécutées sur une musique planante dans un décor d’épure. Sanna Silvennoinen, ex-danseuse contemporaine convertie au cirque, s’emploie à explorer toutes les possibilités de ce fil d’Ariane dans un ballet aérien souligné par la musique et l’image. « Ro-Pu est très inspiré par la danse, mais aussi par les arts visuels qui ont accompagné toute notre démarche », explique-t-elle. Sculptural, le câble géant se prête en effet à toutes les contorsions, trônant parfois seul sur scène comme une toile d’araignée géante, tantôt enchevêtré en un monticule. C’est sur les planches de l’Usine C que sera présentée cette production résolument contemporaine.

 

Dernier train pour la Finlande


Les derniers Finlandais à monter en piste présenteront Odotustila, qui, en dépit des apparences, n’est pas un article du catalogue IKEA mais une ode à l’attente, façon cirque. Intitulée Waiting Room en anglais, l’oeuvre, créée à Helsinki en 2003 par la jeune compagnie WHS, échappe en fait à toutes les catégories, se rapprochant parfois plus du théâtre et du cinéma d’animation que du cirque proprement dit.


Cette salle d’attente surréaliste aux airs de cinéma d’époque a pris forme dans l’imagination du jongleur Ville Walo et du magicien Kalle Hakkarainen, deux jeunes artistes qui faisaient carrière sur des bateaux de croisière. Las d’être les bouffons de croisière qui s’amusent, ils ont conclu un étrange mariage où magie, jonglerie et projections font la noce pour tromper le temps. « En fait, la jonglerie et les séquences filmées nous permettent de créer des jeux d’illusion, de sorte qu’on se demande parfois si les quilles sont réelles ou fictives », explique Kalle, dont les jongleries se dédoublent grâce à des écrans, confondant quilles réelles et virtuelles.


On a décrit cet opus surréel comme un En attendant Godot version cirque, mais Salle d’attente s’apparente davantage au théâtre d’objets ou au théâtre visuel, avec sa musique hypnotique et ses extraits de films noir et blanc venus chatouiller la réalité. « Après avoir passé nous-mêmes beaucoup de temps à tuer le temps sur les bateaux, nous avons réalisé combien une grande partie de nos vies se passe à attendre. À tel point qu’il y a des salles d’attente partout, dans les gares, les aéroports, les cabinets. Cela a inspiré cet endroit hors du temps où notre esprit s’évade », explique Hakkarainen.


C’est à tout un smörgasbord que nous convie cette délégation scandinave à facettes multiples, qui risque d’être le point de mire du troisième rendez-vous de la planète cirque à Montréal.