Entretien avec le cinéaste Souleymane Cissé - Entre vent et lumière de l'Afrique

Tourner au Mali n’est pas une sinécure, et Souleymane Cissé <br />
a beau être une légende vivante, il doit se battre pour financer ses œuvres.<br />
Photo: Pedro Ruiz - Le Devoir Tourner au Mali n’est pas une sinécure, et Souleymane Cissé
a beau être une légende vivante, il doit se battre pour financer ses œuvres.

Ce soir, le 7e Festival international du film black de Montréal rend hommage à un maître du cinéma africain: Souleymane Cissé, derrière les mythiques Finyè (Le Vent), Yeelen (La Lumière) et Waati (Le Temps). Il recevra son prix des mains de l'écrivain Dany Laferrière.

On sait gré au Malien Souleymane Cissé d'avoir su, dans ses films emblématiques, montrer à la fois la beauté des racines de son peuple et ses aspirations à toutes les libertés.

Même si une aura de légende l'entoure, le cinéaste, rieur, sympathique, ne se comporte guère comme une icône. De ses débuts comme documentariste, Cissé a gardé l'habitude de tout filmer, même ses entrevues. La caméra est sur une table devant nous, en oeil qui voit tout.

Le cinéma collait à son destin, Cissé étant cinéphile depuis son plus jeune âge. Mais c'est en voyant un documentaire sur l'arrestation du premier ministre congolais Patrice Lumumba, héros de l'indépendance, victime d'un assassinat politique en 1961, que sa vocation de cinéaste s'est imposée. «Avec une bourse d'études, je suis parti à Moscou. Communiste? Non, plutôt idéaliste. Je croyais et je crois encore à la vie et à la justice. Tout mon combat se fait contre l'injustice. C'est elle qui crée la médiocrité.»

Il est demeuré neuf ans à Moscou, comme projectionniste et cinéaste, est revenu au Mali en 1970, alors caméraman pour le ministère de l'information malien, croquant les visages, les contradictions du pays. Cela lui a toujours servi.

C'est avec son merveilleux Yeelen (La Lumière), lauréat du Prix du jury à Cannes en 1987, film épique, conte magique et sublime voyage initiatique d'un petit garçon, que Cissé conquit la gloire internationale. Nourri de paysages extraordinaires, abordant l'aube de l'esclavage à travers les grands mythes africains, ce film fit date. «Je n'avais pas réalisé qu'un si beau cinéma se faisait en Afrique», s'écria Martin Scorsese en découvrant Yeelen. Il fallut d'ailleurs attendre 2010 avant qu'Un homme qui crie du Tchadien Mahamat-Saleh Haroun remporte le même prix à Cannes. Ce festival ne gâte pas souvent l'Afrique noire dans sa compétition...

Cissé avait offert en 1975 son premier long métrage de fiction au Mali, Den Muso (La Fille), qui lui valut d'ailleurs son poids d'ennuis. Car en mettant en scène une fille muette, violée, déshonorée, rejetée par tous, son film s'est vu frapper d'interdiction durant quatre ans au pays, et Souleymane Cissé fut emprisonné deux semaines. «Ils ont même voulu détruire le négatif, explique-t-il. Le président Moussa Traoré dut intervenir pour qu'on me restitue mon oeuvre et qu'elle gagne les écrans. On est en train de préparer un film sur l'Affaire Den Muso, afin de découvrir les vraies raisons derrière tout ça.»

Plus de 30 ans après avoir tourné Den Muso, il lançait son film Min Yé, comédie sur la polygamie, au Festival de Cannes en 2009. Un constat: «La condition des femmes n'a pas changé ou presque. On permet à certaines d'entre elles d'aller à l'école. C'est ce qui va les aider à se prendre en main. Mais méfiez-vous des pays, même les plus développés, qui prétendent que chez eux les femmes sont libres. Partout, ce qui reste à accomplir est bien plus important que le chemin déjà parcouru.»

Oeuvre détonatrice

À ses yeux, c'est Finyè (Le Vent) en 1982, qui fut son oeuvre détonatrice contre le système dominant. Ce film suit le parcours d'un étudiant en rejet de la tradition ancestrale qui entre en confrontation avec les autorités, soulevant un vent de répression. «Dix ans plus tard, cette révolution a amené des changements, dit-il. Aujourd'hui, tout bouge au Moyen-Orient. Ce même vent va gagner l'Amérique qui combattra l'injustice à son tour.»

Tourner au Mali n'est pas une sinécure, et le cinéaste a beau être une légende vivante, il doit se battre pour financer ses oeuvres. «Il faut que nos films se fassent et qu'ils soient vus», déclare Cissé, qui préside l'Union des créateurs et entrepreneurs du cinéma et de l'audiovisuel de l'Afrique de l'Ouest. «On est des créateurs et pour créer, nous avons besoin des entrepreneurs. La France nous a beaucoup aidés dans le passé, et je l'en remercie. Aujourd'hui, elle est moins présente. Mais au lieu de compter sur les fonds d'aide européens, on peut s'occuper de nous-mêmes. Où va l'or du Mali? Notre culture, avec sa musique, son cinéma, etc., constitue également une immense richesse. Je suis né sous une étoile très optimiste, et ce sont mes racines qui m'ont conduit au cinéma. Mais celui-ci est une structure à mettre en place. Il manque de salles chez nous, mais il existe toujours un petit fonds pour permettre à des fonctionnaires de faire des films. L'argent existe. Il s'agit de l'utiliser à bon escient.»

Souleymane Cissé a un scénario dans sa poche, qu'il pense tourner l'an prochain. «Et je cherche des coproducteurs au Québec. Dites-le-leur.» Voilà qui est fait!