Quand la paix est un miracle

Vaste garde-fou humanitaire pour les uns, tour de Babel contemporaine pour les autres, l'Organisation des Nations unies devrait parfois réclamer une mission de paix pour protéger sa raison d'être tant elle est attaquée de toutes parts; son sous-financement fait d'ailleurs partie des dommages collatéraux de cette guerre idéologique.

Tout comme Sydney Pollack (The Interpreter), mais porté par des intentions politiques nettement plus à gauche, et sans les gros sabots de la fiction, le cinéaste Paul Cowan (Democracy on Trial, Corps et âmes, Westray) s'égare à son tour dans les corridors de l'ONU. Et lui aussi veut dévoiler les tourments de ceux qui s'y dévouent pour éviter des catastrophes se déroulant trop souvent sous nos yeux blasés. Dans Le Prix de la paix, il s'intéresse à la guerre civile qui ravage la République démocratique du Congo, pressentant que les choses pourraient ressembler au génocide rwandais, chronique d'un massacre annoncé qui traumatise encore le personnel de la maison de verre, accusé, en partie à tort, d'avoir laissé tout un peuple s'entretuer...

En 2003, même après cinq ans de luttes fratricides et trois millions de morts, ce sont les Américains qui mènent le bal (diplomatique) en concentrant l'attention médiatique sur le déclenchement de la guerre en Irak; les Congolais, eux, crèvent en silence, vidés de leurs ressources, comme l'or et le bois, par les rebelles et leurs voisins rwandais et ougandais. Paul Cowan s'attarde sur les efforts d'un petit groupe de travailleurs onusiens qui connaît les atouts, les faiblesses et les subtilités de cette machine semblable à aucune autre. Il observe cet incroyable ballet de réunions, de discussions, de conférences par satellite et de coups de téléphone «à des ambassadeurs inquiets» pour faire bouger des États frileux, ou vertueux sur papier seulement. Car derrière les formules et le protocole, le sort d'une nation, et celui de l'Afrique centrale si le Congo s'embrase, se joue à la fois dans les zones dévastées comme la province de l'Ituri et au Conseil de sécurité.

Profitant de ses entrées dans cet univers feutré mais bouillonnant, Cowan suit à la trace des personnes qui tentent de faire la différence, entre autres Jean-Marie Guéhenno, secrétaire général adjoint aux opérations de maintien de la paix, et surtout Meg Carey, responsable des affaires africaines et d'une dévotion exemplaire derrière sa froideur de technocrate. En fait, elle constitue un des piliers importants du Prix de la paix, montrant, le plus souvent par l'exemple, la somme colossale de travail à abattre pour tenter de persuader les belligérants (qui fonctionnent souvent dans une logique mafieuse... ) de déposer les armes. À côté des discours idéalistes et ronflants, Meg Carey tente d'imposer sa logique implacable: une police efficace, des besoins ciblés, des Casques bleus en nombre suffisant pour faire face à la musique (des balles), bref, pas de temps pour le lyrisme.

Paul Cowan affiche une compassion infinie pour ces oubliés de l'histoire, cherchant à les sortir de l'ombre, question aussi de dénoncer leurs tortionnaires qui évitent la justice dans la plus choquante impunité. Même si l'on voudrait parfois qu'il détourne son regard devant l'horreur, les mutilations (faites par des machettes fabriquées à partir de vieilles suspensions de voiture... ) et le dénuement extrême des populations civiles, ou encore le visage terrifiant des enfants-soldats, il redonne à l'ONU toute sa pertinence, sans pour autant nous faire croire que celle-ci puisse accomplir des miracles. Il n'en tient qu'aux États membres de faire en sorte que ceux-ci soient plus souvent la règle que l'exception.

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