Entrevue avec Neil Jordan - Un diamant brut d'humour irrésistible

Pèlerinage fou dans l'Irlande et l'Angleterre d'un transsexuel angélique, Breakfast on Pluto, en salle la semaine prochaine, marque le retour en force du réalisateur de The Crying Game.

Neil Jordan mâche ses mots. La chose ne mériterait pas d'être soulignée, m'eût-il parlé en français dans la suite capitonnée d'un hôtel bétonné. Hélas pour moi, son fort accent irlandais, balayé par le vent sur une terrasse torontoise bruyante, a élevé mon interview au rang d'épreuve. Tout le contraire de son film, Breakfast on Pluto, diamant brut absolument irrésistible défloré dans le festival de la Ville reine. Campé dans l'Irlande sous les bombes, puis dans le Swinging London des années 70, le film reconstitue en 36 chapitres tragicomiques le parcours d'un transsexuel lancé à la recherche de sa mère.

«Je ne suis pas quelqu'un de très drôle, et je ne suis pas très bon pour raconter des blagues», lâche entre deux phrases parties au vent le cinéaste de The Crying Game et de The Good Thief, son excellent remake du Bob le flambeur de Melville. «Or c'est la première fois de ma vie que j'entends le public rire en regardant un de mes films. La plupart de mes films antérieurs étaient plutôt noirs.»

En effet, Michael Collins, sur le célèbre Lion d'Irlande, et The End of the Affair, d'après Graham Greene, le rangent dans la case des chroniqueurs d'un passé tourmenté par les combats, la guerre, les déchirements patriotiques et affectifs.

Précision du principal intéressé: «Je suis surtout fasciné par l'irruption de la violence dans la vie des gens. Ça me vient sans doute de mon éducation dans l'Irlande des années 70, et bien que le contexte puisse sembler daté à l'heure où l'IRA a déposé les armes, je continue de m'en servir comme d'une métaphore dans un monde où des bombes sautent chaque jour.»

La division du film en 36 courts chapitres, chacun surmonté d'un titre à double sens ou fortement ironique, offrait au cinéaste une liberté d'exécution en même temps qu'elle lui posait un défi de construction considérable. Si chaque film a son histoire, selon Neil Jordan, chaque film impose sa façon de la raconter. «Je n'aurais pas pu faire la même chose avec The Crying Game, par exemple. Breakfast on Pluto est une histoire picaresque; il n'y a pas de noeud dramatique complexe, qu'on passe tout le film à dénouer. Le défi était nouveau pour moi, il m'a fallu trouver une formule cinématographique qui fonctionne.»

Après le désespoir sardonique de The Butcher Boy, Neil Jordan renoue ici avec l'auteur Pat McCabe, dans l'écriture de qui il retrouve ses propres préoccupations, tant thématiques que narratives. «Je suis conscient du fait que les sujets de certains de mes films se recoupent, et que la plupart parlent du rapport entre la réalité extérieure, objective, et la réalité intérieure, subjective, souvent fantaisiste, des personnages. Mais cette manière illustre la façon dont je perçois le monde, le cocktail d'horreur et de comédie qui se brasse dans ma tête», dit celui qui, arrivé au bout de la création de Breakfast on Pluto, s'est étonné que son film soit si drôle.

L'humour jaillit avant tout du personnage de Kitten (admirable Cillian Murphy), sorte de candide déluré, le coeur sur la main, dont on suit la courbe de sa vie autant que les montagnes russes de sa pensée — laquelle parfois s'emballe. De là à dire que ce héros entre deux sexes incarne l'Irlande contemporaine dans ses contradictions et ses excès, il n'y a qu'un pas, que Jordan ne franchira pas. «Kitten n'est pas emblématique du tourment irlandais; il est au contraire la solution au tourment irlandais. Il est un idéal de bonté, de charme, de grâce, auquel tout le monde devrait aspirer. Sans doute qu'une personne comme ça n'a jamais existé. Mais ce serait génial si c'était le cas. Il appartient en partie au monde des anges.»

Au-delà du personnage, il y a le contexte, brutal, chaotique, dans lequel le destin de celui-ci s'inscrit. L'Irlande d'avant-hier, le Londres d'hier sont des univers familiers à Neil Jordan, dans lesquels il a évolué avant de les reconstituer à l'écran. «La plupart des histoires, toutes provenances et sujets confondus, parlent de la perte de l'innocence. Ce film parle au contraire de la préservation de l'innocence. C'est en fait l'histoire d'un garçon qui veut garder son innocence intacte dans un monde chaotique.» Il y parvient grâce à la force de ses rêves. On y adhère grâce à la force exceptionnelle de ce quatorzième opus signé Neil Jordan.

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