Le vigneron du Seigneur

Presque atone au début, en filet de Confessions, la voix de Gérard Depardieu a pris du volume, mettant les accents toniques sur les crises de doute, les désespoirs, les affres du converti.
Photo: Jacques Nadeau Presque atone au début, en filet de Confessions, la voix de Gérard Depardieu a pris du volume, mettant les accents toniques sur les crises de doute, les désespoirs, les affres du converti.

La belle basilique Notre-Dame était bondée. À l'extérieur, le froid sibérien n'empêchait pas le commun des mortels, exclu du temple, d'avoir droit au parvis pour recueillir à l'écran les paroles d'un père de l'Église par la bouche du célébrissime acteur français. Dans la nef, les 2500 élus se massaient. Une partie de la communauté catholique pratiquante — après tout, c'est Mgr Turcotte qui invitait — et des mécréants, les journalistes surtout. Certains affichaient un sourire entendu, comme au spectacle d'une imposture. Les plus pieux se recueillaient. La curiosité générale enterrait tout le reste. Il avait fallu jouer du coude et s'armer de patience pour traverser les grilles d'entrée dans une cohue désorganisationnelle. Gérard Depardieu allait nous réciter du saint Augustin, pensez donc!

Le boulimique de films qui enfile les rôles, bons ou pas — et plus mauvais qu'autre chose depuis quelques années —, était donc hier après-midi à la basilique du Vieux-Montréal, lieu où on n'aurait guère eu l'idée de le chercher a priori. «Pas un spectacle, plutôt une communion», avait prévenu l'interprète d'Obélix et de Cyrano. Ah bon!

Avec trois bons quarts d'heure de retard, la récitation a commencé. Presque atone au début, en filet de Confessions, la voix de Depardieu a pris du volume, mettant les accents toniques sur les crises de doute, les désespoirs, les affres du converti. «Jusqu'au fond seras-tu irrité, Seigneur? Jusqu'à la fin? [...] Et je pleurais dans l'extrême amertume de mon coeur broyé.»

Un beau texte, mais insolite, dit par lui, en ce lieu, devant Mgr Turcotte, Lucien Bouchard, Bernard Landry, les officiels, les dévots, les intrigués, si nombreux dans le plus beau temple de Montréal qu'on se serait cru de retour des décennies en arrière. Il fallait se pincer pour y croire, l'habitude de telles méditations à l'église s'étant perdue en cours de route pour bien des spectateurs de ce spectacle qui n'en était pas un. On se sentait dans des sortes de limbes où les dimensions s'entrelaçaient sans vraiment se marier.

L'amalgame Gérard Depardieu et Confessions de saint Augustin, premier grand philosophe chrétien de l'histoire (354-430), avait son côté franchement surréaliste. Il fallait voir l'acteur des Valseuses, l'étoile française de tous les tapis rouges, l'amateur de vin, de bonne chère et de femmes, soudain si sage dans son veston de style étudiant du séminaire, tantôt à l'autel, tantôt parcourant les allées, tantôt grimpant en chaire réciter, livre à la main, des extraits de ces Confessions. «Je t'ai goûté, et voilà que j'ai faim et soif de toi; tu m'as touché, et je suis enflammé par la paix qui est tienne», lisait Depardieu de sa belle voix habituée à épouser tous les textes.

Intéressant? Ennuyeux? Bon? Pas bon? On ne savait plus, tant les univers du récitant et du récité semblaient éloignés. Et pourtant... Saint Augustin avait été comme lui un viveur, un grand amateur de théâtre à Carthage. Il eut des maîtresses, des enfants, avant de rencontrer son chemin de Damas, comme on dit, et de se perdre ou de se trouver en religion. Difficile de croire vraiment à la conversion de Depardieu. Mais tout est possible en ce bas monde...

Star pour star, c'est Jean-Paul II lui-même qui avait fait découvrir à Depardieu le théologien du début de l'ère chrétienne. En février 2003, l'acteur a offert sa première lecture publique à la cathédrale Notre-Dame de Paris. Depuis, il fait son pèlerinage d'église en église pour répandre la bonne parole.

Les réflexions du saint homme feront-elles tourner les sept vins que l'acteur français, dans les vignes du Seigneur, lance du même souffle à travers le réseau de nos SAQ? Ou les transformeront-elles en eau, à contre-pied des Évangiles? Les questions restent en suspens. Mais pouvait-on inventer plus étrange mise en marché vinicole que cette «communion» d'après-midi sous les ors et les anges de la basilique Notre-Dame, à l'écoute de la voix célèbre qui nous entraînait dans cet ailleurs qui ne lui ressemble pas?
9 commentaires
  • Marie-T TRACHY - Inscrit 24 novembre 2005 06 h 08

    Un beau retour en arrière!

    Si au moins,cet heureux évènement annoncait un vrai retour au climat de piété que j'ai connu depuis ma naissance et qui me manque tellement maintenant!


    PRAISE THE LORD!

  • Betty Cohen - Inscrit 24 novembre 2005 07 h 47

    Rien compris!

    Je n'ai pas assisté à la lecture de Saint Augustin par Depardieu, mais ma réaction à la critique que je lis ce matin est que, au mieux, votre journaliste n'a pas su entrer dans le jeu, au pire, ne devrait s'aventurer sur ce terrain parce qu'il ne comprend rien.

    As-t-on pensé aux Valseuses quand on a vu Depardieu jouer Cyrano? Non. Il s'agit pourtant de deux rôles différents.

    Loin de penser que Depardieu est devenu un grand dévot, il faut d'abord voir la prestation de l'artiste ému par un texte, quel qu'il soit. J'ai lu plusieurs autres critiques de sa prestations dans des journaux français et personne n'est allé croire que Depardieu allait se faire curé demain, mais tout le monde a su apprécier son talent. Pas en forme Le Devoir pour le coup!

  • Benoît Bélanger - Inscrit 24 novembre 2005 08 h 36

    Odile Tremblay trahit son âge !

    Odile Tremblay révèle son âge et ses passions anti! Quelle mouche vous avait piquée, madame? Celle de l'attente des trois quarts d'heure, ou celle des relents d'anticléricalisme des années soixante? Cette réaction épidermique qui fleure l'adolescence attardée devenue cynique devant une singulière profession de foi ne vous fait pas honneur, chère madame. La critique cinématographique vous sied davantage que celle de la lecture publique d'un très beau texte qu'on n'a pas besoin d'être demeuré fils ou fille de l'Église pour apprécier!

    Chacun a droit à ses opinions, bien sûr, dans un pays démocratique. Mais profiter de la circonstance pour claquer son mépris à l'endroit de ceux et celles qui ont pu être touchés par une telle lecture et par un tel artiste, n'honore ni la journaliste que vous êtes ni le quotidien qui abrite votre prose...habituellement délectable.

    Je n'étais pas présent à ce spectacle et, je tiens à le préciser, je ne suis plus fils de l'Église depuis des lustres. Mais en tant que lecteur assidu du Devoir depuis plus de 60 ans, je trouve difficilement acceptable que des ouvriers/ouvrières de la plume se permettent d'afficher l'attitude aussi méprisante que celle que révèle votre article sur le spectacle d'hier à la Basilique Notre-Dame.

    Je ne doute pas que M.Depardieu lui-même ou M.Michaud pourraient critiquer votre prose avec beaucoup plus de talent que je ne puisse le faire. Mais c'est en tant que vieux lecteur du Devoir que je tiens à dénoncer pareille initiative et à exiger un peu plus de retenue à l'endroit d'initiatives aussi louables que celle de M.Michaud ( et non de l'archevêque de Montréal). Pourquoi faudrait-il limiter les événements culturels aux seuls événements cinématographiques?

  • Guimont Rodrigue - Inscrit 24 novembre 2005 10 h 44

    Credo quia absurdum...

    Curieux en effet que ce berbère qui préféra s'unir et s'attacher à sa mère plutôt qu'à sa conjointe. Bizarre penseur que ce nouveau chrétien qui justifie l'esclavage et l'extermination des infidèles. «La foi précède, l'intelligence suit», on ne saurait si bien dire.

    «Il y a une persécution injuste, celle que font les impies à l'Église du Christ, il y a une persécution juste, celle que font les Églises du Christ aux impies. L'Église persécute par amour, les impies par cruauté». Lettre 185

    Faut-il s'étonner qu'avec de telles instructions l'Église instaura puis justifia par la suite l'esclavage, l'Inquisition, l'antisémitisme?

  • Pierre Guay - Inscrit 24 novembre 2005 13 h 04

    Augustin, évêque, à Montréal

    Les souvenirs qui remontent de ma mémoire à l'évocation de cet évêque d'Hippone , en Afrique, sont d'abord d'un pécheur converti, grand philosophe catholique, luttant avec succès contre les nombreuses erreurs et hérésies de son temps, docteur de l'Église, qui pourrait bien être évêque à Montréal aujourd'hui! L'entendre parler à Notre-Dame en 2005 me réjouit.

    Il faudrait revenir sur cette église, vivante, à Hippone, aux nombreux clochers,comme à Montréal... Il faudrait relire les Confessions de ce moine devenu évêque par acclamation de la foule.. Saint Augustin, priez pour nous.