Si Pasolini m'était conté

L'étoile de Pier Paulo Pasolini fut placée sous le signe du scandale, de la provocation et du cri. Telles furent ses armes contre la société petite-bourgeoise, que le cinéaste italien, qui croula sous les procès et les mises à l'index, a voulu secouer de toutes les façons. Et sa mort terrible, sinistre, sous les coups d'un petit voyou en 1975 dans une banlieue romaine, n'a fait qu'accentuer son mythe du poète maudit. Mais il fut beaucoup plus que ça, profondément marqué par l'héritage culturel occidental, par le catholicisme, par le poids d'une homosexualité vécue comme une souffrance, par un rêve de paradis perdu.

Présenter toute son oeuvre cinématographique, c'est exhiber ses contradictions au grand jour.

Né entre deux guerres, d'abord écrivain et poète (Alberto Moravia le considérait comme le plus grand poète de sa génération), Pasolini a découvert au début des années 60 avec le cinéma un nouveau langage, dont il a exploré les formes avec délectation mais en lui conservant une impureté fondamentale. En seulement 16 ans de réalisation, il fut pour le septième art un brûlant passage de comète, une figure rimbaldienne, un insoumis.

Les longs métrages de Pasolini — dont le spectre va d'Accattone en 1961 à Salo ou les 120 journées de Sodome en 1977, en passant par L'Évangile selon saint Matthieu en 1964 — sont connus du public, mais la rétrospective nous fait découvrir des oeuvres plus rares. Telle Enquête sur la sexualité (Comizi d'amore), documentaire de 1961 réalisé avec une touche d'humour féroce dans lequel il interroge frontalement ses compatriotes sur la sexualité, un sujet tabou dans l'Italie de l'époque, qui montre l'immense fracture entre le nord et le sud du pays, mais aussi les blocages et les hypocrisies des mentalités marquées par les freins du catholicisme.

Serafino Murri, critique, cinéaste et professeur de cinéma, spécialiste de Pasolini, vient à Montréal dans le cadre de cette rétrospective pour donner une conférence le 2 novembre à 17h.

«Il est difficile d'identifier une ligne de force dans l'oeuvre de Pasolini, explique-t-il. Mais il fut essentiellement un militant esthétique en révolte contre le langage du pouvoir, de la rationalité, qui écrase les voix et les regards individuels.»

Son oeuvre ultime, Salo ou les 120 journées de Sodome, inspirée de Sade, constitue une dénonciation du fascisme mussolinien dont le spectacle est à la limite du supportable. «Ce film, avec sa violence, fut sa dernière réponse, son ultime tentative désespérée de briser l'indifférence du voyeurisme, affirme le Serafino Murri. Il constitue une grande métaphore sur le pouvoir. Mais toute l'oeuvre de Pasolini s'appuie sur la métaphore.»

Pasolini n'a campé que trois de ses films dans l'Italie contemporaine: Accattone, Mamma Roma et Teorema. Les autres, Les Contes de Canterbury, Le Décameron, Les Mille et une nuits, Îdipe roi, Médée (avec la merveilleuse Maria Callas), etc., se déroulent dans un passé littéraire, mythifié. «Il a cherché à relier les grands mythes universels à notre culture, précise son exégète. Pour lui, ces univers sont une tentative utopique de montrer une humanité avant le règne de la bourgeoisie, dans une sorte d'innocence. Il voyait l'époque contemporaine déformée par un langage de la télé qui avait détruit le désir.»

Entre violence et mysticisme, le christianisme fut omniprésent dans les films de Pasolini. Lui-même se voyait comme une sorte de Christ en chemin de croix. Dans La Ricotta (pour lequel Pasolini fut condamné pour outrage à la religion), un larron de cinéma meurt d'indigestion sur sa croix parodique. Dans Accattone, son personnage voyou né de la rue meurt les bras en croix. Dans le sublime Teorema, le héros est une figure christique et lumineuse qui transcende sa sexualité. Dans Mamma Roma, porté par la grande Anna Magnani, il donne au fils de la prostituée la posture du Christ de Mantegna. L'Évangile selon saint Matthieu, dans sa beauté pure avec ses acteurs non professionnels et sa figure christique révolutionnaire, fut une oeuvre-hommage à Jean XXIII, dont le cinéaste appréciait la douceur et l'ouverture d'esprit.

«L'oeuvre cinématographique de Pasolini est une quête de nouveaux langages, explique Serafino Murri. Il n'a jamais tenté d'être un maestro, mais changeait ses théories et ses pratiques du cinéma. Dans sa première époque, il était collé au néoréalisme. Ensuite, il a abordé le cinéma avec une approche joyeusement païenne. Puis à travers Salo... , il a tourné le dos à tout ça pour entrer dans un monde désespéré.»

«Pasolini n'a pas vécu sereinement son homosexualité, poursuit-il. Il n'a jamais participé à des mouvements de fierté gaie. Son amour pur allait à sa mère, avec une faim pour les corps qui était corollaire à cet amour premier inassouvi. Il considérait son homosexualité comme la partie diabolique rugissante de lui-même. Pétri de contradictions, Pasolini s'affichait contre la transgression, contre les révolutions. Il s'était opposé au mouvement des étudiants au cours des années 60, parce qu'il les jugeait aussi bourgeois que ceux qu'ils dénonçaient et dont ils désiraient occuper la place. Sa transgression personnelle était d'assumer ses paradoxes, de défier le pouvoir.»

Le Devoir
1 commentaire
  • Roland Berger - Inscrit 29 octobre 2005 11 h 49

    Et sa poésie

    Mme Tremblay,
    Une amie me dit avoir trouvé l'oeuvre poétique de Pasolini traduite en anglais. À votre connaissance, a-t-elle une version française? Si oui, comment se la procurer?
    Merci!