Perspectives: Autopsie d'un fantôme

Tant de facteurs ont contribué à l'échec du Festival international de films de Montréal (FIFM), clôturé hier soir après une première édition fantomatique, qu'on en reste baba.

Les dates d'abord: catastrophiques. Une semaine après la clôture du Festival des films du monde (FFM), en pleine rentrée automnale; difficile de tomber plus mal. Pour éviter les chevauchements avec le Festival de Toronto, le FIFM a débuté un dimanche, perdant ainsi le bénéfice du week-end, seule case temporelle pour espérer rameuter un public.

Grille horaire cabalistique, billetterie déficiente, manque de publicité de départ auprès des communautés culturelles et des étudiants, chicanes publiques entre le président Alain Simard et le délégué général à la programmation Moritz de Hadeln. Sur le flanc médiatique, s'allier Le Journal de Montréal comme commanditaire était une bavure, ce quotidien ayant préféré gloser sur le bataillon de Star Académie que sur les films. N'en jetez plus.

Les organisateurs eurent à peine six mois pour orchestrer la chose dans le contexte impossible de la guerre des festivals, alors que la communauté internationale du cinéma, ahurie par nos bisbilles, séduite depuis longtemps par Toronto, n'avait aucune raison de lui ouvrir ses bras sans sourciller. Le site du FIFM était beau mais désert, la programmation pas assez forte pour convaincre à elle seule le public de se présenter.

Le caractère artificiel d'un événement où l'offre a fait fi de la demande saute aux yeux. Le FFM à la fin août et le Festival du nouveau cinéma en octobre possèdent leurs habitués. Pas le nouveau venu, qui devait imposer l'inimposable.

Cette édition 2005, dans laquelle furent injectés deux millions de fonds publics, n'aurait jamais dû avoir lieu. Les institutions, en forçant la main du FIFM pour entrer en scène, prêt, pas prêt, devront en répondre. C'est Montréal qui s'enfonce dans ce bourbier.

Les sources internes assurent en choeur que Moritz de Hadeln ne sera pas de la prochaine édition. You bet! Ses déclarations tonitruantes aux médias sur les ratés du festival, ses prises de bec avec Alain Simard avaient su convaincre la galerie que le FIFM ne pouvait garder pareil franc-tireur dans son organisation de toute façon. Ses jours sont comptés. Ça va, on l'a compris.

Emmerdeur de première, tant qu'on voudra, le délégué général à la programmation, n'empêche qu'il a raison sur bien des points. Et avant de renvoyer dans sa tanière l'ours suisse avec un coup bien asséné, il faudrait l'écouter.

Il a crié que son employeur n'était pas L'Équipe Spectra, mais le Regroupement pour un nouveau festival, ce fameux aréopage des huiles du milieu à l'origine du FIFM. Au fait, qu'a donc fabriqué ce Regroupement, à part balayer le travail dans la cour de Spectra, pourtant néophyte en matière de rendez-vous de cinéma? De toute évidence, cette équipe n'a été ni guidée ni épaulée en cours de route par les comités de ténors chargés de la superviser. Ceux-ci, très absents du paysage au cours du FIFM, se sont désolidarisés du naufrage, n'ayant fait que siéger en cellule de crise les derniers jours.

C'est sur ce Regroupement que retombe le blâme. Que voulez-vous au juste? demandait Moritz de Hadeln au tout-venant: une fête populaire ou un festival de cinéma reconnu sur l'arène internationale? Oui, que voulez-vous?

Il est possible que le pari du délégué général d'imposer Montréal comme festival compétitif soit perdu d'avance devant la concurrence de Venise et de Toronto. Si tel est le cas, autant l'admettre.

Le Regroupement s'est trop appuyé sur Spectra, qui s'est imposé dans les manifestations musicales. Or, les rendez-vous de cinéma ont leurs codes et leurs besoins particuliers dont Spectra ne maîtrisait pas les clés. L'importance de cette équipe au sein du FIFM dans cette première édition fut démesurée et inversement proportionnelle à son savoir-faire en terme de septième art. Bien sûr, les erreurs de débutant ne se commettent qu'une fois, mais la machine ne peut prendre autant de place à l'avenir.

Écarter Moritz de Hadeln ne réglera pas les problèmes soulevés. Quel crédit peut tirer le premier FIFM raté pour la moisson cinématographique de l'an prochain? On se le demande.

Alain Simard espère faire une prochaine édition en août. Mais, en août, il affronterait la concurrence du 30e Festival des films du monde de Serge Losique qui ne jettera pas l'éponge. Ce dernier fait son miel des déboires du FIFM. Devant ses commanditaires, les producteurs et les distributeurs internationaux, il vient de marquer de gros points, même en arguments juridiques pour ses procès contre Téléfilm. Ce n'est pas que le FFM soit de si bonne tenue, mais il a gardé un certain public estival, des contacts et un savoir-faire. En août, même si Serge Losique était tassé du chemin (et déjà privé de subventions, où puiser des arguments pour le convaincre de lâcher prise?), le FIFM rencontrerait les mêmes os que le FFM: ceux de Venise et de Toronto. Oui, la question des dates est cruciale en ces matières. Spectra, avec son propre calendrier de spectacles, ne peut faire preuve de souplesse.

Tout indique que les Montréalais se passeraient volontiers du FIFM, surtout si deux autres festivals restent en selle l'an prochain, mais ces considérations ne semblent pas entrer en ligne de compte. Il est clair que les institutions vont encourager la tenue d'une seconde édition du FIFM, ne serait-ce que pour éviter de perdre la face. On se doute aussi que le prochain dauphin du festival sera un Québécois, plutôt qu'un Européen, et peut-être s'insérera-t-il mieux alors dans le contexte particulier de Montréal. Deux noms circulent déjà.

Pour l'heure, le Festival du nouveau cinéma qui commence dans deux semaines, dernier lapin du chapeau de nos rendez-vous de films, s'appuie sur une bonne programmation, dont l'intégralité sera dévoilée demain. Il devrait sortir vainqueur de cet absurde tournoi. Son public de cinéphiles, si clairsemé au FIFM, l'a attendu. Non compétitif, le FNC n'eut pas à se battre pour les primeurs autant que ses concurrents et peut présenter de bons films déjà lancés à Cannes, Venise ou Toronto. Les institutions, qui voulaient sans doute l'écarter l'an prochain, seront bien embêtées de lui montrer la porte ou de le forcer à un mariage avec un FIFM qui n'a pas levé.

Oui, le diable est aux vaches. Oui, un sérieux bilan s'impose. Pour l'heure, l'arrivée du FIFM sur l'arène de Montréal n'a fait que semer la confusion, coûter des millions et récolter la déroute. Que peut-il prétendre offrir en 2006? Là est la question qu'on pose à tous.
1 commentaire
  • Claire Pigeon - Inscrite 26 septembre 2005 08 h 22

    Rectitude politique et élitisme dépassé

    Mais à quoi sert désormais un festival cinématographique? Si on regarde les plus connus, comme celui de Cannes ou de Venise, c'est une rite pour intellos qui se termine par le couronnement du sempiternel film de dénonciation du nazisme, ou d'une critique anti-américaine, ou du film hermétique que personne n'aime mais qu'on n'a pas le courage de dénigrer pour ne pas être accusé de ne l'avoir pas compris.