Cinéma - La bibliothèque sur la ligne de feu

Surnommées «cathédrales du savoir» ou «sanctuaires de la mémoire», les grandes bibliothèques de ce monde bénéficient d'une aura de pureté, comme si leur présence dans la cité ne relevait que de l'altruisme d'État. Diffuser la connaissance au plus grand nombre; donner accès à la culture aux citoyens qui, pour des raisons sociales ou économiques, s'en sentent exclus; favoriser la lecture pour développer la curiosité et, pourquoi pas, la fibre citoyenne: autant de missions (certains diront: impossibles!) dévolues aux bibliothèques.

Le cinéaste Julian Samuel s'est donné comme mandat d'aller au-delà de ces idées reçues, affichant un scepticisme parfois dévastateur doublé d'une perspective historique qui transcende aussi bien les époques que les civilisations. Après The Library in Crisis, Samuel poursuit sa réflexion et alimente certaines polémiques dans Save and Burn; il tente de dépoussiérer les nobles principes qui guident les bibliothèques pour en révéler la face cachée, les dessous peu reluisants, leurs défis sur le plan de la conservation de l'information et ultimement, son instrumentalisation au service du pouvoir. De plus, il souligne la contribution des sociétés arabes dans le développement de ces institutions, et leur apport dans l'enrichissement de la culture occidentale.

Non seulement porte-t-il à bout de bras, et la plupart du temps seul, sa caméra, mais le cinéaste la trimballe dans des différents coins du monde pour tisser cette histoire partielle, et certes partiale, de l'évolution chaotique des bibliothèques. Et surtout, il cherche à concilier les différentes composantes de son héritage deux fois millénaire, où les traditions de l'Orient et celles de l'Occident se confondent, mais parfois s'affrontent ou s'ignorent copieusement. De l'incendie de la mythique bibliothèque d'Alexandrie (détruite il y a plus de 1600 ans et qui contenait pas moins de 700 000 documents, à une époque où, faut-il le rappeler, l'imprimerie n'existait pas...) au Patriot Act, décrété en vitesse après les événements du 11 septembre 2001, qui permet au gouvernement américain de fouiner dans les registres de prêts des bibliothèques publiques, Save and Burn montre à quel point le temple du livre n'est jamais un lieu désincarné.

Avec la participation de divers spécialistes en bibliothéconomie, principalement britanniques, et d'historiens, il s'interroge sur les fonctions méconnues de la bibliothèque, entre autres celle de foyer de révolutions sociales, mais aussi ses détournements de sens par des gouvernements soucieux d'assurer le calme plutôt que la démocratie. Par exemple, Alistair Black, historien à la Leeds Metropolitan University, rappelle que le gouvernement britannique s'est servi des bibliothèques, pendant la Première Guerre mondiale, comme outil de propagande contre la révolution russe. Et le cinéaste s'applique également à dénoncer, images de cendres à l'appui, les divers saccages, ou «bibliocides», de l'armée américaine en Irak, ou israélienne dans les territoires occupés.

Dans une forme parfois sèche et austère, reposant trop souvent sur la formule des têtes parlantes et moins sur la découverte de ces lieux magnifiques où Julian Samuel promène sa caméra — la nouvelle bibliothèque d'Alexandrie, une splendeur architecturale et un symbole puissant au coeur du Moyen-Orient, n'est que visuellement effleurée —, Save and Burn passe souvent du documentaire au réquisitoire militant. Et l'on ose croire qu'avec l'ouverture de la Grande Bibliothèque du Québec le cinéaste est loin d'en avoir terminé avec l'analyse de la mission politique de ces institutions.

Collaborateur du Devoir