Un film inabouti

Jadis cinéaste sentimental (j'avoue avoir versé quelques larmes devant The Cider House Rules), Lasse Hallström apparaît empêtré dans son pendant malsain, la mièvrerie. C'était déjà visible dans Chocolat et The Shipping News; la chose se confirme dans An Unfinished Life, un dernier vestige du royaume Miramax, le studio des tyranniques frères Weinstein aujourd'hui bazardé.

On imagine que c'est la force de persuasion du réalisateur d'origine suédoise qui a su réunir cette éclatante distribution dominée par Robert Redford et Morgan Freeman, et non ce scénario signé Mark et Virginia Spragg, où les symboles sont aussi imposants que les montagnes qui ceinturent le ranch de l'acariâtre Einar Gilkyson. Celui-ci affiche les traits d'un Redford acceptant enfin son âge et l'implacable passage du temps sur son visage de séducteur. Et depuis la sortie américaine de ce film qui traînait sur les tablettes, les comparaisons avec Clint Eastwood se multiplient, peut-être à cause de leur aura de star d'une autre époque, sûrement parce qu'ils sont meilleurs en compagnie d'un acteur d'exception comme Freeman.

Les deux hommes, amis depuis toujours, vivent au rythme de la nature mais surtout à celui des doses de morphine dont Mitch (Freeman) a besoin pour calmer ses souffrances après avoir été attaqué par un ours un an plus tôt. Einar, avec ses allures de misanthrope, se referme davantage à l'arrivée de son ancienne belle-fille, Jean (Jennifer Lopez, acceptable quand on sait qu'elle peut faire pire), battue par son amant du moment.

Depuis la mort de son fils dans un accident de voiture, dont Einar rejette l'entière responsabilité sur Jean, les ponts étaient coupés, au point de ne pas savoir qu'il était le grand-père d'une fillette de 11 ans, Griff (Becca Gardner). Jean sait qu'elle n'est pas la bienvenue, mais Einar est son seul recours. S'attirant la sympathie du shérif de l'endroit (Josh Lucas), elle n'est toutefois pas au bout de ses misères.

An Unfinished Life évoque le souvenir de la vie fauchée d'un homme dans la force de l'âge et dont la cruelle absence se fait sentir au point d'empoisonner encore l'existence de ceux qui lui ont survécu. Le titre signifie également que chacun d'eux s'apprête à rassembler les derniers morceaux de son existence éparpillée, symbolisée par ce ranch à l'abandon au milieu de la beauté environnante (la Colombie-Britannique maquillée en Wyoming). Pour ceux qui n'auraient pas compris l'enjeu véritable de ce récit de rédemption, l'ours, qu'Einar aurait bien voulu liquider avant que le shérif ne le capture, sert surtout de (grosse) métaphore, celle de l'enfermement psychologique, voire du douloureux dressage de nos démons intérieurs...

Et, à l'image de cet animal encombrant, la patte de Lasse Hallström se fait ici très lourde, d'autant plus que les récriminations des personnages sont si fortes qu'elles ne peuvent que s'atténuer au fur et à mesure qu'ils s'apprivoisent. Ce territoire psychologique a cent fois été ratissé et An Unfinished Life n'explore aucun nouveau jardin secret. On ose même croire, tout comme la trop sage Griff qui n'arrive pas à dissimuler sa curiosité, que les personnages de Freeman et Redford furent un jour amants!

Cette étonnante analyse de leurs rapports purement amicaux, par ailleurs d'une tendresse édifiante pour les féministes désabusées, tranche avec le conformisme et les prétentions inabouties du plus récent film d'un cinéaste, celui de Ma vie de chien et de What's Eating Gilbert Grape?, dont on espérait jadis beaucoup. Et sûrement pas quelque chose comme An Unfinished Life.

Collaborateur du Devoir