Le saint François de San Francisco

Source Mongrel Media
Mark Bittner, dit le saint François de San Francisco.
Photo: Source Mongrel Media Mark Bittner, dit le saint François de San Francisco.

La cinéaste Judy Irving s'intéresse depuis longtemps à l'écologie et aux questions environnementales. Dans The Wild Parrots of Telegraph Hill, elle observe non pas une mais bien deux espèces d'oiseau rare: des perroquets sauvages qui, contre toute évidence, se sont adaptés au climat pas très tropical de San Francisco, ainsi qu'un poète du quotidien sans domicile fixe qui, à l'apogée du règne des beatniks en Californie, aurait sûrement siégé à la gauche de Jack Kerouac.

Que des excentriques comme Mark Bittner — l'homme réfute, sans conviction, le qualificatif... — existent encore dans cette ville prouve que le vent de la droite n'a pas tout balayé sur son passage. Dans sa Seattle natale, il croyait, adolescent, qu'il était destiné à devenir un grand musicien ou un romancier célèbre. Après avoir voyagé aux quatre coins du monde, il s'est établi à San Francisco et, depuis plus de 25 ans, il vit dans les rues, au hasard, travaillant peu, lisant beaucoup, fier de chérir ce qu'il considère comme le bien le plus précieux qui soit: du temps. Et toutes ses heures de liberté, il les consacre à contempler la beauté du monde, le sien, et surtout à prendre le plus grand soin d'une colonie de perroquets sauvages ayant élu domicile dans les boisés du quartier de Telegraph Hill.

Abandonnés par leurs propriétaires, enfuis de navires en provenance d'Amérique du Sud, échappés des cages étouffantes des animaleries de la ville: bien des légendes urbaines courent sur leur présence à San Francisco. Mark Bittner a bien sa petite idée mais, d'abord et avant tout, il se préoccupe du bien-être de ces 45 belles bêtes colorées et parfois capricieuses, les nourrissant quotidiennement, les soignant au besoin, leur donnant à tous un nom, tel Picasso, Sophie ou Mingus. Car il les distingue parfaitement, en plus de nous donner un profil psychologique assez précis de chacun d'eux... Est-il un employé municipal ou encore un écologiste idéaliste soutenu par une quelconque fondation? Sans un sou, et surtout sans rien attendre en retour, vivant dans une maisonnette délabrée au pied d'une résidence luxueuse dont les riches résidants acceptent sans mal, et gratuitement, sa présence, Mark Bittner fut vite baptisé le saint François de San Francisco.

La présence de ces oiseaux au cri parfois insupportable — autre motif d'abandon de certains propriétaires... — apparaît bien sûr comme un sujet en soi, digne du plus appliqué des documentaires animaliers. Mais The Wild Parrots of Telegraph Hill constitue d'abord un hommage à la bonté, totalement désintéressée, d'un être qui passe, aux yeux de certains, pour un illuminé. Avec sa longue crinière — qu'il coupera le jour où il rencontrera l'âme soeur —, sa voix de velours et son allure décontractée, Mark Bittner attire la sympathie de ses concitoyens, et, lorsqu'il devra quitter son nid douillet pour des raisons de rénovations majeures, ce départ prendra même une dimension internationale, alors que se multiplient les appels à la sauvegarde de cette colonie de perroquets. Si Bittner n'est plus là pour jouer à l'ange gardien, qu'adviendra-t-il d'eux?

On ne cesse de s'émouvoir devant L'Homme qui plantait des arbres, de Frédéric Back, mais il est rassurant de savoir que, à notre époque et à jamais fixé sur pellicule film (et non sur vidéo, ce qui rehausse le charme du documentaire), un homme solitaire et matériellement démuni peut lui aussi changer la face du monde... en commençant par son quartier. Et la compagnie des oiseaux, doublée de celle des livres, en a fait un être d'exception.

Collaborateur du Devoir