Enquête sur une vérité muette

Atom Egoyan
Photo: Jacques Grenier Atom Egoyan

Après deux semaines de débats hautement médiatisés autour du visa restrictif attribué aux États-Unis à Where the Truth Lies, Atom Egoyan est débarqué hier au FIFM avec l'envie de parler de cinéma. Rien que de ça. Welcome home.

Lors de notre rencontre hier matin au quartier général du FIFM, dans le cadre duquel Where the Truth Lies sera de nouveau projeté ce soir, Atom Egoyan s'est dit soulagé d'apprendre que je n'avais pas prévu d'aborder spécifiquement la question.

Soulagé parce que la tourmente entourant le visa NC-17, qui interdit aux spectateurs de moins de 18 ans de voir son film, a complètement oblitéré l'oeuvre, sa dixième en 20 ans, dont le cinéaste n'a pas souvent eu l'occasion de causer depuis sa première mondiale à Cannes, en mai dernier.

Or, plus tard au cours de notre entretien, le sujet de la censure refera surface. Avec le recul, Egoyan pense même avoir mis le doigt sur le bobo. «Quiconque analyse froidement la scène d'ébats sexuels [qui a provoqué l'ire des censeurs] constatera qu'elle n'a rien de hardcore, qu'elle est chorégraphiée et que, de toute évidence, les acteurs ne font pas l'amour pour vrai. La scène dérange au contraire parce qu'elle implique deux personnages qui, dans le film, jouent des célébrités adulées du public. C'est là qu'est la transgression. C'est là qu'est le tabou. Or je voulais justement, à travers mon film, dénoncer cette exigence irrationnelle de perfection morale qu'on entretient vis-à-vis des célébrités, à travers l'enquête d'une jeune femme qui voit ces deux hommes comme des héros, comme des mythes vivants, et qui veut préserver cette illusion. À cet égard, je me réjouis de voir que le message a été si clairement entendu. Mais je n'avais pas prévu que ça pourrait se retourner contre le film.»

Atom Egoyan a quelque chose d'un philosophe timide quand on le rencontre, d'un lutin verbomoteur quand on lui parle. À travers ses petites lunettes rondes, le regard est brillant, et, sous ses dehors BCBG, bouillonne une nature d'artiste hésitant, qui interroge continuellement le rapport entre le contenant et le contenu, cherchant film après film l'agencement parfait. À cet égard, ce faux whodunnit sur un vrai meurtre, cette vraie enquête sur une vérité muette, bref, cet abîme de doutes abrite un de ses films les plus ambitieux et les plus réussis, à ranger certainement auprès des Exotica, The Sweet Hereafter et The Adjuster.

Les voix de trois narrateurs s'y emmêlent en deux temps afin de reconstituer les circonstances qui ont mené à la dissolution d'un célèbre duo d'humoristes des années 50 (Kevin Bacon et Colin Firth). Au faîte de ces circonstances: la mort d'une jeune femme retrouvée dans leur suite d'hôtel, sur laquelle enquête 15 ans plus tard une journaliste (Alison Lohman).

Pour l'anecdote, le roman de Rupert Holmes, matière première du film, s'inspirait de la rupture inexpliquée du duo autrefois formé par Jerry Lewis et feu Dean Martin. Pas potineur pour deux sous, Egoyan n'aimait pas trop cette parenté et a choisi de s'en éloigner, notamment en recomposant la géométrie du duo. Celui-ci, «très freudien», est ainsi formé d'un Américain turbulent et tombeur (Bacon), qui peut à la rigueur rappeler l'excessif Lewis, et d'un Britannique réservé et en apparence mijoré (Firth), straight man créé de a à z par Egoyan et qui ne fait en aucun cas penser à Martin. «En l'imaginant, je me suis rappelé ces dandys anglais qui peuplaient le cinéma hollywoodien de l'époque, tels Lawrence Harvey, Clifton Webb, David Niven, etc. Il m'apparaissait indispensable d'épargner aux spectateurs l'impression d'une histoire vécue.»

Les rapprochements, Egoyan veut plutôt les faire avec le film noir des années 50, dont il reproduit les codes avec invention et dextérité, au gré d'une reconstitution piégée par les subjectivités, les illusions et les fausses vérités. «Dans n'importe quel film noir, il y a des personnages qui sont pris dans une machine de circonstances, une fatalité à laquelle ils ne peuvent pas échapper et qu'ils sont incapables de contrôler. Ce qui m'intéressait ici, c'est le fait que les trois personnages croient qu'en s'appropriant la narration, ils contrôlent quelque chose.»

Un brin Hitchcock (Egoyan a déjà réalisé un épisode de la série Alfred Hitchcock Presents) mais plutôt Mankiewicz (The Barefoot Contessa et A Letter to Three Wives ne sont pas loin), Where the Truth Lies est un exercice formel d'une grande maîtrise, par lequel Egoyan a tenté de fuir un instant son propre univers. Caméras à angles multiples, images glacées d'une netteté de grands studios, musique omniprésente inspirée de Bernard Herrmann, narration en voix off, tout, dans la forme, nous éloigne de son cinéma d'avant.

On ne peut pas en dire autant du fond: «C'est plus proche de moi que ce que j'avais souhaité au départ, dit-il. Quand j'ai lu le roman, j'ai été séduit par la possibilité qu'il m'offrait de découvrir un univers extérieur à ce que j'ai fait jusqu'ici. Puis, dans un revirement étrange et peut-être cruel, je me suis aperçu que les raisons qui m'avaient amené là étaient celles qui me motivent depuis toujours: la puissance des illusions, la subjectivité de la vérité, le rapport voyeur qu'on entretient avec le monde, etc.»

Le verbe occupant une place prépondérante dans le récit, il fallait d'autant plus de courage pour nous conduire vers une conclusion aussi ambiguë, où le verbe n'est plus qu'un recours désespéré. Atom Egoyan déplore toutefois que cette ambiguïté soit passée inaperçue auprès de certains critiques qui, au contraire, lui reprochent d'avoir bouclé toutes les boucles de son intrigue. «À mes yeux, la conclusion du film est ouverte et hypothétique.» Ce n'est plus à lui de lancer des conjectures mais à nous, notamment ce soir au FIFM, où Where the Truth Lies sera projeté à 23h30 (au Quartier latin 9) avant de prendre l'affiche d'un océan à l'autre le 7 octobre.

Collaborateur du Devoir