Cinéma - Un Cronenberg volcanique et terrifiant

Les plus terrifiants des monstres sont ceux qu'on ne voit pas. Depuis Jaws et Halloween, cette règle au cinéma a même pris force de loi. Or, de Scanners à Spider, l'oeuvre du Canadien David Cronenberg en a toujours pris le contre-pied en exposant rapidement dans la lumière les monstres qu'on savait terrés sous la surface. Le cinéaste approfondit davantage cette démarche dans A History of Violence, son film le plus grand public à ce jour et paradoxalement le plus achevé, bien qu'il s'agisse d'une commande, où le monstre a l'enveloppe agréable d'un small town boy au-dessus de tout soupçon, campé avec brio par Viggo Mortensen.

Le destin de Tom — c'est son nom, bien choisi — bascule le jour où, afin de protéger ses clients et employés du casse-croûte dont il est le propriétaire, il abat de sang-froid deux braqueurs fous. L'incident, pour lequel sa communauté et sa famille le sacrent héros, attire l'attention de la mafia de Philadelphie, à laquelle Tom aurait prétendument appartenu dans le passé, sous une autre identité. Y aura-t-il erreur sur la personne?

Habile, pervers, Cronenberg nous demande d'y croire et du même souffle d'admirer le confort de ce monde hypocrite et ultraconservateur de l'Indiana profond, dont Tom incarne les valeurs. Lorsque la carte postale craque et que la vérité fait surface, les sourires se crispent, le décor s'empoussière et le film prend le chemin d'une odyssée. On se surprend d'ailleurs à rêver que cette odyssée soit rédemptrice, tout en sachant fort bien qu'elle n'est au mieux qu'une épreuve d'affranchissement, noyée d'hémoglobine et d'humour noir (merci, William Hurt), qui permettra ultimement à l'imposteur de reprendre son rôle.

Tiré d'un roman illustré de John Wagner et Vince Locke, A History of Violence, à maints égards, reste le film le plus volcanique et le plus terrifiant de David Cronenberg. Terrifiant parce que l'auteur de Crash et de Dead Ringers n'avait jamais pénétré aussi profondément dans le tissu social américain, qui plus est pour extraire de l'ordinaire tant d'horreur. Terrifiant parce qu'au lieu de nous faire basculer avec son personnage dans l'abîme du cauchemar — ce qui, dans le contexte d'un film de Cronenberg, serait un procédé presque rassurant — c'est le cauchemar qui s'empare du monde et pervertit notre regard sur lui. Terrifiant, enfin, parce que ce monstre regagnera la protection et la complicité de ceux qui ne le reconnaissent plus, ultérieurement son couvert à la table familiale, sous le regard de terreur et de curiosité morbide de l'excellente Maria Bello, qui joue la femme de Tom.

Devant un spectacle aussi contrasté, il y a lieu de se demander ce qui rassure le plus Cronenberg: l'univers idéalisé de son personnage, dans la première partie du film, ou la révélation de sa vraie nature, qui survient avec une violence inouïe dans la seconde? Ce qui le trouble, et nous davantage, c'est que ces deux mondes puissent si parfaitement s'emboîter dans le même corps... et dans le même (grand) film.

Collaborateur du Devoir