Cinéma - De la vie – et de la mort – des marionnettes

Ses admirateurs réclamaient une suite à grands cris, et ils seront non seulement comblés mais éblouis, voulant rejoindre ces marionnettes squelettiques aux yeux plus grands que tout, même la panse. Douze ans après The Nightmare Before Christmas, qu'il avait scénarisé et produit, Tim Burton renoue avec l'animation dans Corpse Bride. Il a fabriqué, secondé par Mike Johnson, une autre fantaisie macabre dont lui seul a le secret. Loin de donner froid dans le dos, cet affrontement entre les vivants et les morts donne le goût de brûler dans les feux de l'enfer, surtout si c'est pour griller au son de la musique endiablée de Danny Elfman, le Nino Rota de Tim Burton.

Le pauvre Victor (voix de Johnny Depp, fidèle complice de Burton) n'est pourtant pas pressé d'en finir, même s'il s'apprête à se mettre la corde au cou... pour un mariage arrangé. Dans cette petite ville européenne à une époque obscure où pèse le poids des traditions, ses parents, nouveaux riches à la vulgarité inépuisable, sont fiers de s'allier à une famille d'aristocrates ruinés, pouvant ainsi se donner un vernis de respectabilité. Leur fille, Victoria (Emily Watson), d'abord désespérée, est séduite par la sensibilité du jeune homme et celui-ci l'est tout autant, troublé au point de transformer en catastrophe la répétition des noces. Humilié, il s'enfonce dans les bois pour répéter ses voeux afin de faire bonne figure le lendemain mais, par inadvertance, il réveille le cadavre d'une jeune mariée (Helena Bonham Carter, la compagne du cinéaste). Trop heureuse d'avoir à nouveau la bague au doigt, elle l'entraîne dans son univers, un croisement entre un bar louche de La Nouvelle-Orléans d'avant Katrina et un débarras à squelettes laissé à l'abandon. Que fera Victor entre une future épouse bien en chair et une autre dont il serait inconvenant de dire qu'elle n'a que la peau et les os?

Corpse Bride propose une superbe alliance entre les techniques d'autrefois et les possibilités technologiques d'aujourd'hui, optant pour la plasticité des marionnettes tout en polissant leurs mouvements à l'aide du numérique. Cette fluidité, qui nous fait parfois douter des moyens utilisés tant elle atteint un magnifique degré de perfection, ne serait que poudre aux yeux sans la poésie et l'humour (noir, dans tous les sens du terme) de ce voyage trépidant au bout de la nuit.

Des voix délicieusement snob et exagérément british côtoient des accents plus vulgaires, effet amusant parmi tant d'autres dans ce qui constitue un véritable feu roulant de blagues morbides («People are dying to get down here», «There's an eye in my soup!») et de numéros musicaux portés par la griffe magique d'Elfman. Des squelettes qui forment une formidable chorus line rivalisent de précision avec cette débauche d'éléments macabres qui n'effraieront pas le jeune public, trop heureux de se plonger, plus d'un mois avant l'heure, dans l'atmosphère de l'Halloween.

Alors que ses derniers films (The Planet of the Apes, Big Fish, Charlie and the Chocolate Factory) affichaient les contours de son indiscutable talent, il y manquait toujours l'ingrédient essentiel, celui du petit garçon de Burbank fasciné par le cinéma d'horreur de série B mettant en vedette Vincent Price ou Christopher Lee (prêtant ici sa voix rauque et inimitable à celle d'un vieux pasteur!). C'est maintenant chose faite avec Corpse Bride, à classer parmi ses plus grandes réussites au parfum funèbre, entre Ed Wood et Sleepy Hollow. À voir, avec ou sans masque.

Collaborateur du Devoir