Entrevue avec Gérard Jugnot - Boudu repêché des eaux... pour le meilleur et pour le pire

Dans Boudu, Gérard Jugnot est à la fois derrière et devant la caméra.
Photo: Jacques Grenier Dans Boudu, Gérard Jugnot est à la fois derrière et devant la caméra.

Gérard Jugnot se fait appeler «monsieur le professeur» dans la rue depuis qu'il a joué dans le mégasuccès Les Choristes. Il a l'habitude d'être confondu avec ses personnages. Cette fois, le rôle lui collait vraiment trop à la peau, et il avait envie de changer de registre...

Quand on est à la fois acteur et cinéaste, ça brouille parfois les cartes. Combien se souviennent que Christophe Barratier a réalisé Les Choristes? Des gens pensent: c'est un film de Gérard Jugnot, comme on lui attribuait parfois Tandem de Patrice Leconte, où il n'était qu'interprète.

Qu'à cela ne tienne! L'après-Choristes s'intitule Boudu. Et cette fois Gérard Jugnot est à la fois derrière et devant la caméra. «C'est toute l'ambiguïté d'être à la fois réalisateur et interprète. J'ai fait la part belle à mes deux acteurs: Gérard Depardieu et Catherine Frot, alors mon personnage demeure en retrait. Ceux qui venaient voir une prestation de Gérard Jugnot s'en plaignent.»

Mais il a aimé réaliser Boudu, malgré quelques pépins à la réception...

En fait, devant un jus de canneberge au Café Méliès, il l'admet d'entrée de jeu: le fait d'appeler son film Boudu, en se posant en sorte de remake du film de Renoir Boudu tombé des eaux, ne fut pas une idée très heureuse. Le classique de Renoir porté à bout de bras par le grand acteur Michel Simon en 1932 est demeuré culte. Et n'y touche pas qui veut. En France, Gérard Jugnot s'est fait reprocher d'avoir osé se coller au modèle. Autre levée de boucliers quand le cinéaste-acteur a ajouté que Boudu tombé des eaux n'était pas le meilleur film de Renoir et une commande en plus de Michel Simon à partir de la pièce de théâtre de René Fauchois.

«Mon Boudu est très différent du premier film. Seule la trame: un clochard sauvé de la noyade par un bourgeois, qui l'accueille et voit sa vie chambardée par lui, est demeurée. L'action a été déplacée de Paris à Aix-en-Provence, les péripéties ont changé. Le scénariste Philippe Lopes Curval a fait une nouvelle version de la pièce. Il ne reste pas une seule réplique initiale. J'aurais mieux fait de ne pas l'appeler Boudu du tout.»

Gérard Jugnot voit des liens entre son film et Theorema de Pasolini. À cause de ce personnage qui arrive dans une famille coincée pour révéler chaque membre à lui-même, le clochard Boudu étant la version truculente et paillarde de l'ange venu d'ailleurs...

«Je voulais faire Astérix 3, et le projet a échoué. Mais le personnage d'Obélix me manquait. Or, dans le téléfilm Volpone, j'avais retrouvé Gérard Depardieu. Il n'était pas question que j'interprète moi-même Boudu. Depardieu possède ce côté "hénaurme", pas moi. Il est Boudu dans la vie: insupportable, attachant, immodéré Boudu. L'important avec Depardieu, c'est qu'il se lasse vite. Avec ce personnage, il s'est éclaté, trouvant des mimiques, des postures.»

De Catherine Frot, Gérard Jugnot parle comme de la plus grande actrice comique française, la seule qui soit à la fois jolie et détentrice de ce grain de folie supérieure qu'elle exploite à merveille. Dans Boudu, elle incarne la femme d'un galériste d'art (joué par Jugnot). Névrosée, négligée, elle s'épanouira au contact du clochard rabelaisien tombé du ciel.

Le tournage en partie dans un décor reconstitué près d'Aix-en-Provence fut un régal de lumière et un cauchemar... «Les cigales faisaient un tel vacarme qu'il fallut refaire tout le son.»

Gérard Jugnot, qui aime la comédie, n'est pas l'enfant chéri des critiques. «Mais je suis un auteur à ma façon. J'ai ma couleur, mon style, même si je ne travaille pas pour récolter des Césars. En France, on paie le tribut de la Nouvelle Vague depuis quarante ans. Il y a autre chose. La preuve...»