Un FFM envers et contre tout

Se jouant des prédictions annonçant son trépas, le Festival des films du monde entamera bel et bien sa 29e édition vendredi jusqu'au 5 septembre. Il n'est guère besoin de parcourir des yeux bien longtemps la programmation déjà annoncée pour comprendre à quel point la moisson cinématographique est maigre, le bataillon des cinéastes, grosso modo inconnu. On ignore aussi combien d'invités s'y pointeront.

Cela dit, le fait que cette édition se déroule sans les subsides de Téléfilm et de la SODEC constitue en soi un tour de force qui suscite le respect. Serge Losique contribuerait même de sa poche au financement de son rendez-vous.

Trois festivals de cinéma se suivent donc cette année dans une absurde danse en ligne: le nouveau-né piloté par l'Équipe Spectra, le FIFM, commence deux semaines après la clôture du FFM. Le Festival du nouveau cinéma suivra en octobre.

Affaibli, saigné par le nouveau rival, le FFM garde quelques bonnes flèches dans son carquois. Son jury d'abord, présidé par le grand cinéaste grec Theo Angelopoulos, avec à ses côtés les actrices françaises Anna Karina et Amira Casar, le cinéaste russe Pavel Lounguine, etc. L'hommage rendu au grand cinéaste chinois Chen Kaige (mais viendra-t-il?) et celui rendu à l'actrice d'origine chinoise Maggie Cheung s'inscrivent dans un intéressant coup de chapeau au centième anniversaire du septième art chinois. Un volet à suivre.

Mais le FFM, après s'être aliéné les distributeurs québécois au profit du FIFM, n'est plus en mesure de jouer son rôle moteur — préservé au-delà du déclin des dernières années —, c'est-à-dire servir de rampe de lancement aux oeuvres nationales. Seul Kamataki, de Claude Gagnon, représentera le Québec en compétition. Pour mal faire, le film québécois La Neuvaine, de Bernard Émond, qui en des temps meilleurs aurait sans doute assuré l'ouverture du FFM, gagne les salles québécoises le jour même où le FFM part son bal.

En compétition, le manque de cinéastes locomotives est criant. Il y aura bien l'Iranien Mohsen Makmalbaf avec Sexe et philosophie, l'Italien Allessandro d'Alatri avec La Fièvre. Mais plus que jamais le public devra magasiner ses films à l'aveuglette en espérant tomber sur un bon lot.

Les oeuvres de Kim Ki-duk, de Raul Ruiz et de Pavel Lounguine sont présentées hors concours et constituent quelques valeurs sûres, tout comme les documentaires de Rithy Panh et de Mika Kaurismäki. Les grands films de Cannes manquent à l'appel. C'est le Festival du nouveau cinéma qui en récupérera quelques-uns en octobre, dont la Palme d'or L'Enfant des Belges Jean-Pierre et Luc Dardenne.

De la confusion

Reste à voir si le public, qui a toujours été le grand allié du FFM, sera au poste. La carte atout du FFM s'inscrit dans le calendrier. Il constitue le dernier des grands rendez-vous culturels de l'été. Traditionnellement, des cinéphiles ont gardé du temps de vacances pour s'y gaver de films. Et le FIFM, qui suivra cette année dans sa case automne, n'aura pas l'avantage de la saison des vacances.

Que le FIFM talonne le Festival des films du monde deux semaines après la clôture de ce dernier, cela crée une confusion qui ira en s'accentuant. Deux jours avant le début du FFM, le FIFM révélera la sienne, un timing pas très élégant d'ailleurs, qui tire dans les pattes de Serge Losique. Hier, le Festival du nouveau cinéma, qui roulera en octobre, dévoilait plusieurs morceaux de sa programmation. On peut présumer que le FIFM fera rouler ses pubs durant le FFM, achevant de mêler tout ce qui bouge. Personne ne se fait de cadeaux. V'là le cinéma transformé en terrain de guérilla!

Le FFM débute le 26 août donc, mais allez demander aux médias de suivre intensément trois rendez-vous... Allez demander au public montréalais de savoir où donner de la tête... Pour parler en langage économique, l'offre ne correspond plus à la demande.

Trois festivals de film à Montréal, c'est trop. Trop pour que les trois cuvées ne se nuisent pas les unes aux autres. En sandwich entre le FFM et le FIFM, les rendez-vous de Toronto et de Venise auront le bataillon des grosses primeurs, de toute façon. Montréal s'est affaibli en se divisant.

On sait que Serge Losique rêve de se rendre jusqu'à la 30e édition du Festival des films du monde. Dans ce cas, la saga des trois festivals se poursuivrait en 2006. Le FIFM avancerait alors ses dates en été. Autre lutte de territoire en vue, avec le FFM cette fois. Alouette!