Entretien avec Élise Guilbault et Patrick Drolet - L'état de grâce

Photo: Jacques Grenier Le Devoir
Élise Guilbault et Patrick Drolet sont les vedettes du dernier film de Bernard Émond, La Neuvaine.
Photo: Photo: Jacques Grenier Le Devoir Élise Guilbault et Patrick Drolet sont les vedettes du dernier film de Bernard Émond, La Neuvaine.

Le public du Festival de Locarno a beau avoir accueilli avec une immense chaleur La Neuvaine avant de lui décerner un prix d'interprétation pour Patrick Drolet, Élise Guilbault avoue avoir surtout hâte de connaître la réaction des Québécois devant l'oeuvre de Bernard Émond. «Le film pose un regard sur nous plein de compassion et de respect pour notre bagage religieux. Et c'est ici qu'il trouvera toute sa portée.»

Élise Guilbault vous dira être entrée dans quelque chose de vertigineux en prêtant ses traits et sa silhouette à la Jeanne désespérée de La Neuvaine. Celle-ci, de passage à Sainte-Anne-de-Beaupré, fera la rencontre d'un jeune homme en pèlerinage qui apaisera sa détresse.

C'est la seconde fois que Bernard Émond porte cette grande comédienne à l'écran, elle qui fut il y a cinq ans «la femme qui boit», autre rôle de dignité et de douleur. Mais jamais auparavant un metteur en scène ne lui avait dit, à elle dont tous utilisent le registre d'intensité: «Retiens-toi. Je veux ton âme à nue. Sans artifice. À part ton chum et ta mère, je dois être celui qui connaît le mieux ton visage. Tu vas être éclairée par la lumière du bon Dieu.»

Cette phrase venue d'un non-croyant à l'intention d'un personnage également athée décrit tout le film.

«Il est rare que, devant l'oeil de la caméra, on ait l'impression de vivre un moment théâtral, ajoute la comédienne. Jusqu'à maintenant, à part pour des pièces de Racine et des tragédies grecques, c'est un des rôles les plus difficiles que j'ai eus à mettre au monde. Bernard Émond réalise son troisième long métrage. Il possède une assurance, une maturité qu'il nous a transmises.»

Il n'y a pas de place pour l'improvisation avec Bernard Émond. Ensemble, ils ont longtemps discuté du personnage. «Il m'a vraiment demandé de penser fort en campant cette femme. Jeanne, il la voyait brisée mais droite, vivante à travers sa coquetterie, sa démarche, son débit.»

Ce rôle de plongée intérieure lui est apparu plus difficile à soutenir sur le plan physique que moral. «La tension était épuisante. Je ne suis pas comme Jeanne dans la vie. Ce gouffre est absent de mon registre personnel.»

Cette tension se jouait dans une quête de vérité incessante, en dénudant le personnage de toutes les scories d'interprétation. «Je pleurais durant le tournage, et il a enlevé au montage les scènes de larmes. Jamais il n'a laissé Jeanne déborder du cadre de sa retenue. Je n'étais pas "lâchée lousse". D'où l'état de grâce de La Neuvaine.»

«Le film parle de l'âme, de la morale, de la dignité, de la loyauté, de la responsabilité, du bien et du mal», poursuit Élise Guilbault, qui décrit La Neuvaine comme un film élevé, élaboré dans une absence totale d'ironie et de cynisme. «Il parle aussi du sens de la vie, des valeurs qui peuvent se jouer hors du champ de la foi, dans l'entraide humaine, la sagesse et la poésie.»

Bernard Émond, Élise Guilbault le décrit comme un homme de silence. «En cette période où la terre est à feu et à sang, il se retourne pour parler des choses graves avec un regard consistant.» À son avis, l'attitude respectueuse de toute l'équipe leur a permis de circuler au milieu des pèlerins sans les importuner.

Ce personnage du jeune homme, incarné par Patrick Drolet, elle goûte le fait qu'il ne lui demande jamais les raisons qui l'ont plongée en pareil état. «Dans cette scène où le jeune homme lui dit: "Votre âme est dans l'angoisse." Elle répond simplement: "Oui." Tout est dit.»

Prix d'interprétation

Patrick Drolet a l'élégance de ne pas se monter la tête avec ce prix d'interprétation récolté en fin de semaine à Locarno. Bien sûr, ça fait plaisir d'être fêté partout dans un décor fastueux. «Mais une journée et demie avant de me retrouver sous les flashs des caméras, je coupais du bois dans les Cantons-de-l'Est. Cet appel m'invitant à venir d'urgence à Locarno avait quelque chose d'absurde. Il y en a tellement, des acteurs qui deviennent "la saveur de la semaine" et dont on ne reparle plus sept jours plus tard... »

Il vous dira avoir eu la chance énorme d'obtenir la confiance de Bernard Émond. «Travailler aussi avec Élise Guilbault sous la direction photo de Jean-Claude Labrecque constitue un privilège.»

Son rôle de garçon compatissant et aimant ne lui a pas semblé difficile à jouer. «Mon personnage est allumé et à l'écoute. Il est aussi un enfant de la campagne qui vit sans stress. Le drame de la maladie grave de sa grand-mère transforme sa vie. Il n'a pas d'analyse devant Jeanne au bord du gouffre, mais il s'occupe de cette femme comme d'une petite bête blessée.»

Patrick Drolet a senti parfois sur le plateau passer cet état de grâce qui porte le film. La religion catholique n'est pas quelque chose d'ésotérique pour lui. Le jeune comédien a étudié auprès des clercs de Saint-Viateur, qu'il dit respecter beaucoup. «J'ai lu aussi sur les jésuites en France et en Nouvelle-France. Non, je ne me sens pas perdu sur ce terrain-là.»

Patrick Drolet n'a pas une longue carrière derrière lui, mais une carrière tout de même. Diplômé 2001 de l'École nationale de théâtre, on l'avait vu au cinéma dans L'Ange de goudron de Denis Chouinard et dans 20h17 rue Darling de Bernard Émond. Les téléphiles le connaissent à travers Les Bougon, Ayoye, Fortier III, et compagnie. Sur les planches, il travaille beaucoup aux côtés d'Alexis Martin, entre autres dans Les Cabarets du Nouveau Théâtre expérimental.

Quoi qu'il en soit, ce laurier à Locarno ne saurait lui nuire. Et un rôle d'épure dans un film aussi inspiré ne passe peut-être qu'une fois...