Pipi caca dodo

Il y a des jours où je m'attriste davantage que je ne m'émerveille des possibilités infinies du numérique, permettant aux cinéastes de filmer, et de filmer encore, sans trop se préoccuper des coûts. Et alors que certains sujets ne résisteraient pas aux exigences, financières entre autres, des tournages sur pellicule, voilà que la convivialité de la caméra numérique permet toutes les audaces, ou encore toutes les insolences, certaines parmi les plus futiles.

C'est ce sentiment d'inutilité qui nous habite devant The Aristocrats, de Paul Provenza et Penn Jillette, un documentaire d'où émane une forte odeur d'oeufs pourris, de sperme séché et de coulisses encombrées d'un quelconque club de nuit à l'abandon. Sortie de nulle part, une bonne vieille blague salace déclinée sur les modes les plus vulgaires, et les plus scabreux, mérite supposément une attention particulière; jusqu'à présent, on ne l'entendait qu'en de rares occasions (dans quelques galas en circuit fermé ou à la série South Park, le plaisir coupable des scatophiles qui n'ont pas sorti du placard) et personne ne s'en plaignait.

En effet, depuis de nombreuses années court parmi les humoristes américains une histoire destinée à faire rire (jaune), rarement débitée en public pour des raisons de simple bienséance. Elle débute toujours de la même façon: un stand-up comic se présente devant un agent avec un nouveau numéro comprenant une liste interminable d'insanités où la bestialité, la scatophilie, l'inceste, le viol, et j'en passe, tentent de se voler la vedette, évoquant au passage la présence des membres de leur famille pour nous dégoûter davantage. Et maintenant arrive le «punch-line», ou ce qui en tient lieu: «Comment se nomme ce numéro?», demande l'agent, ou du moins celui capable de se rendre jusqu'à la fin. «The Aristocrats!», réplique l'humoriste. Et nous de crouler de rire. Supposément.

Paul Provenza et Penn Jillette ont décidé d'aller à la rencontre d'une centaine d'acteurs reconnus pour leurs talents comiques (Robin Williams, Chris Rock, Whoopi Goldberg, Paul Reiser, Drew Carey), ainsi que des scripteurs (entre autres ceux de Saturday Night Live) et des journalistes pour cerner le phénomène entourant cette blague devenue légende dans ce milieu. La portion socio-historique tient sur une feuille de papier (hygiénique, bien sûr... ) et dans une succession ininterrompue de témoignages, vite lassants et répétitifs, chacun s'amusant à la surenchère. Qui sera le plus bestial, le plus abject ou tout simplement le plus résistant à étirer cette farce (Paul Reiser a bien raison d'affirmer: «It's the opposite of a joke») aux extrêmes limites du supportable?

Ce pensum affligeant de près de 90 minutes aurait pu, au mieux, faire l'objet d'un court métrage caustique et méchant. Alors que ce n'était pas le but recherché, ce tableau d'ensemble ne fait que cultiver notre mépris pour un humour facile et bas de gamme, même si la plupart des humoristes se gardent bien d'offrir The Aristocrats à leur public, tellement plus sophistiqué que celui de leurs concurrents... Reposant sur la renommée de ses protagonistes, cette enfilade de têtes parlantes — la forme est aussi répétitive que le fond — en vient même, et c'est encore plus triste, à accorder un soupçon de génie à certains humoristes québécois. Mais la véritable origine de cet humour adolescent, très «pipi caca», s'expliquerait par le fait que les États-Unis, selon la thèse (?) d'un des humoristes interrogés (qui ne sont identifiés qu'à la fin, si vous avez assez d'endurance pour tenir jusque-là), «really need an orgasm»... J'ignorais que la vie sexuelle de nos voisins était si pitoyable.

Collaborateur du Devoir