Fiat Lux !

Un film de lumière prendra l'affiche sur nos écrans vendredi. En arrière-plan, Sainte-Anne-de-Beaupré, ses pèlerins et les oies de Cap-Tourmente. Également, des questions essentielles posées sur la mort, la responsabilité, la foi, l'athéisme et la solidarité, avec le beau visage d'Élise Guilbault en souffrance.

Par-delà sa grande valeur cinématographique, La Neuvaine de Bernard Émond possède l'immense mérite de constituer une sorte d'exorcisme collectif, un appel à la réconciliation des Québécois avec les zones sacrées, quels que soient leurs croyances et leurs préjugés.

Le passé religieux du Québec, trop récent, est si rarement abordé avec générosité et sans parti pris... On s'étonne de le voir soudain traité dans la finesse et le respect, sans les habituelles bibites collées au pare-brise du thème.

Rare absence de cynisme qui marque peut-être l'avènement d'une maturité nouvelle, un appel à aborder avec sérénité nos origines.

On a tellement balayé ce passé d'eau bénite là sous le tapis, comme vile poussière entachée de tabous. Les foudres de l'enfer si longtemps brandies constituent pour bien des Québécois un souvenir aussi brûlant et noir que la Géhenne en question. Avec raison d'ailleurs. Mais comment y voir clair au milieu du brouillard de tels blocages?

Le septième art reflète ce malaise général d'une société en porte-à-faux avec son héritage catholique, désormais incapable de séparer le bon grain de l'ivraie. Le niant plus qu'autre chose. Au cinéma, le catholicisme d'hier a souvent été gommé, surtout au cours des dernières décennies.

Dans le film Séraphin, situé à une époque et dans un milieu baignés de religiosité, Charles Binamé avait choisi de ne pas s'appesantir sur la question. Le roman de Claude-Henri Grignon précisait que Donalda acceptait Séraphin en partie pour gagner son ciel, mais le film a occulté ces raisons-là. Binamé avouait avoir eu peur de perdre l'intérêt d'un public jeune en mettant en avant le poids des croyances. Disparues qu'elles sont de son décor d'antan, à l'instar de ces personnalités indésirables rayées des photos officielles sous le règne soviétique.

On avancera que Denys Arcand prit le taureau du catholicisme par les cornes, surtout dans Jésus de Montréal et Les Invasions barbares. Cela dit, le regard d'Arcand est empreint d'ironie teintée de cynisme. À travers son dernier film, il a eu beau créer un personnage de religieuse empreinte d'humanité, comme dans Jésus de Montréal, se pencher sur notre héritage catholique, son grincement demeure en sourdine.

De son côté, Robert Lepage, dans Le Confessionnal, a stylisé le thème, peignant les profils de deux générations marquées par le catholicisme; n'empêche qu'il abordait surtout les séquelles négatives du pouvoir clérical. Plus tard, Manon Briand, à travers La Turbulence des fluides, mit en scène un personnage de religieuse progressiste. Comme quoi l'image du catholicisme évolue avec le temps. Le cinéma de fiction s'est frotté à la soutane et aux quêtes mystiques, oui, mais si rarement...

Plusieurs créateurs sont issus de la génération des baby-boomers. Ceux-là mêmes qui ont en général élevé leurs enfants sans codes religieux, même à titre informatif. Qui c'est, Jésus? Euh!

Les legs des parents se sont résumés à des sacres dont leur progéniture ignore le sens. La voici privée de repères pour mieux déchiffrer son héritage culturel muséal, littéraire, architectural ou tout ce qu'on voudra. Pour comprendre sa société, en somme.

Sans compter que les générations montantes, élevées loin du bénitier, sont marquées d'une façon ou d'une autre par les hantises, les culpabilités judéo-chrétiennes, les rancoeurs de leurs parents, mais basta! Elles n'en savent rien. Dans notre histoire récente, il y eut un «avant» et un «après», sans clé pour passer d'une ère à l'autre.

Honte et révolte associées à une religion vécue sous la Grande Noirceur sont encore à vif... Allez admettre, en pareil contexte, que le Québec, en se libérant des interdits, a aussi jeté le bébé avec l'eau du bain.

Il faudrait se lever de bonne heure pour trouver des codes moraux profanes en succession des anciens dogmes. Regard à droite. Regard à gauche: rien en vue. La dérive des valeurs baigne dans un vide éthique béant. Le rire à tout prix, jaune ou noir, remplit chez nous cette brèche sans la combler. Des questions existentielles sont laissées en plan. Trop tôt pour sortir la lanterne! Manque de recul! On le croyait du moins...

Tout à coup La Neuvaine accomplit le tour de force de rouvrir cette boîte de Pandore, sans mépris, sans jugement, sans acrobaties stylistiques, plaçant des croyants et des incroyants sur le même pied.

Voilà les parallèles entre confessionnal et psychanalyse — traités sur le mode ironique par Arcand dans Jésus de Montréal — ici en symbiose, réunis dans une même quête lancinante de sens où toutes les voies se valent et se réconcilient.

Alors oui, on savoure le coup d'air frais venu du film. Bernard Émond n'a pas abordé l'institution cléricale comme telle, impossible du reste à traiter sans regard critique. Sa Neuvaine vole plus haut: en des sphères où la foi en Dieu ou en l'homme offre une échappée aux grands tourments de l'âme.

Les vannes s'ouvrent par où les oies s'envolent. On a envie de crier: enfin!

otremblay@ledevoir.com