Le cinéma comme une offrande

«La foi, le sens de la vie, la mort: le Québec d’aujourd’hui ne pense pas à ces grandes choses», affirme avec sévérité le réalisateur de La Neuvaine, Bernard Émond.
Photo: Pascal Ratthé «La foi, le sens de la vie, la mort: le Québec d’aujourd’hui ne pense pas à ces grandes choses», affirme avec sévérité le réalisateur de La Neuvaine, Bernard Émond.

C'est un cinéaste heureux que j'ai retrouvé quelques jours après notre première rencontre au Festival de Locarno, en Suisse, là où son troisième long métrage de fiction, La Neuvaine, s'est particulièrement distingué. Alors que Bernard Émond affichait la mine des réalisateurs anxieux qui jettent leur film en pâture à un premier public, étranger de surcroît, une semaine plus tard, de retour à Montréal, il arborait le sourire des créateurs qui ont la rassurante impression d'avoir été compris.

Ce désir de communiquer, de partager, chez Émond, ne se fait jamais au détriment de l'intégrité. Les mots «exigence», «rigueur» et «travail» reviennent constamment dans son discours, et les trois prix reçus (prix d'interprétation masculine à Patrick Drolet, prix oecuménique, prix des Jeunes) apparaissent comme autant de balises pour bien saisir sa démarche. Son admiration pour les acteurs n'est jamais feinte, lui qui refuse de les diriger à partir d'un moniteur vidéo («Je ne veux rien entre les acteurs et moi, ni au sens physique ni au sens moral», affirme-t-il), et recevoir un prix oecuménique prouve que le message de foi en la vie, de fraternité dans la différence, de cet homme «profondément catholique et non croyant», ressemble à une véritable main tendue, «une offrande», comme il le suggère si justement. Et le prix des jeunes? «J'ai sans doute réalisé l'un des films les plus lents de la compétition!», s'étonne encore le cinéaste de La femme qui boit et de 20h17 rue Darling.

Et tout n'est pas que question de rythme pour Bernard Émond. Que des jeunes aient pu être touchés par le récit de cette rencontre improbable entre deux personnages que tout sépare dans un lieu qui jusque-là n'avait inspiré aucun cinéaste québécois — Sainte-Anne-de-Beaupré, et surtout son imposante basilique —, voilà bien une chose qui le réconforte. Et il a bien besoin de l'être, dans la mesure où Émond pose un constat pessimiste sur ses contemporains ainsi que sur la société québécoise, à son avis désespérément déboussolée. «La foi, le sens de la vie, la mort: le Québec d'aujourd'hui ne pense pas à ces grandes choses, affirme le réalisateur avec sévérité. J'ai même l'impression que le but principal dans la vie des gens, c'est de passer le samedi après-midi au centre commercial et de rien vouloir savoir des mystères de l'existence. D'ailleurs, la négation de la douleur et de la mort, c'est une caractéristique des sociétés néolibérales, où la personne, le citoyen, disparaît derrière le consommateur.»

Dans La Neuvaine — un titre que certains trouvent étrange et d'autres très courageux tant il ne répond à aucun effet de mode —, on plonge dans la détresse d'une femme médecin (Élise Guilbault) qui tente d'oublier un carnage dont elle se croit entièrement coupable et dans celle d'un jeune homme (Patrick Drolet) engagé dans un marathon de prières pour prolonger l'existence de sa grand-mère. Leur compagnonnage, pas si évident au départ mais peu à peu réparateur, constitue le coeur de ce film grave et beau, dont la genèse s'inscrit justement à l'endroit même où il fut tourné.

Car Bernard Émond, anthropologue de formation, curieux de tout, des autres mais aussi des lieux, n'avait jamais mis les pieds à Sainte-Anne-de-Beaupré avant il y a quatre ans, en janvier, donc sans le brouhaha des touristes et des pèlerins. Il fut submergé, selon ses propres mots, par «une grande émotion», à laquelle s'est ajoutée l'histoire d'un homme qui, ayant réellement accompli une neuvaine, a vu son souhait s'exaucer. «J'y suis retourné, j'ai observé. Et il m'est venu l'idée de faire un film composé de neuf sketchs, un par journée de neuvaine, avec différents personnages. C'était parfaitement sans intérêt.» Par contre, parmi tous ces personnages, la figure de Jeanne et celle de François se sont imposées. Émond connaissait déjà Élise Guilbault (bouleversante dans La femme qui boit) et Patrick Drolet (qui jouait déjà un petit rôle dans 20h17 rue Darling), et ce sont eux, et personne d'autre, qui l'ont inspiré lors de l'écriture de La Neuvaine.

S'il les a choisis, c'est entre autres parce qu'il partage avec eux une conception haute, et noble, du métier d'artiste. Encore là, celui dont les partis pris cinématographiques sont toujours clairement affichés ne prend pas sa position de cinéaste à la légère. «Je ne vois pas pourquoi un artiste ne travaillerait pas autant que tout le monde. En fait, je pense que l'on doit travailler plus car, faire une oeuvre d'art, c'est quelque chose d'important, qui reste. Et devant l'exigence qu'Élise apporte à son métier, ainsi que celle de Patrick, je ne vois pas comment je pourrais faire le mien sans essayer d'avoir une telle exigence, sans exiger de moi aucune complaisance.»

Cette exigence, les différents jurys de Locarno l'ont reconnue. Débarqué là-bas sans grandes attentes («Plus le festival avançait, plus on nous disait que l'on avait des chances... Alors, on s'est mis à rêver!»), Émond se doutait bien qu'il ne ferait pas consensus: «J'ai rencontré des membres du jury après la remise des prix et le débat était assez polarisé... On avait des défenseurs acharnés.» Et sans doute quelques détracteurs. Pourtant, même après toutes ces distinctions, il demeure réaliste, voire terre-à-terre. «Ça ne change pas le film, tient-il à préciser. Je sais qu'il s'agit d'une oeuvre austère et mon souhait, c'est que les spectateurs s'ouvrent au film. Je ne veux pas les séduire, je veux leur offrir quelque chose, en espérant que, pour certaines personnes, il puisse être nécessaire.» L'offrande est prévue pour le 26 août.

Collaborateur du Devoir