De la difficulté d'être prophète: Entretien avec Ruba Nadda, réalisatrice de Sabah

Un léger parfum exotique et arabisant flottait la semaine dernière sur le Festival de Karlovy Vary, en République tchèque, grâce à Sabah, de la cinéaste canadienne d'origine syrienne Ruba Nadda. Celle-ci était heureuse d'y participer, d'autant plus qu'entre le réalisateur anglais Michael Radford et l'actrice américaine Ali MacGraw, Ruba Nadda siégeait au grand jury international, une première, impliquant sérieux et rigueur pour celle qui jusque-là allait au cinéma «en simple spectatrice, pour s'amuser».

Bien des réalisateurs font les films qu'ils veulent voir à l'écran, et ce fut l'une des motivations de Ruba Nadda à défendre, pendant cinq ans, un projet auquel personne ne croyait. Malgré le succès à l'étranger (vendu dans plus de 15 pays et présenté dans 20 festivals), elle se désole toujours devant une industrie torontoise du cinéma qu'elle juge «arrogante et fermée», surtout vis-à-vis des jeunes cinéastes qui, comme elle, «ne connaissent pas les bonnes personnes et n'ont pas étudié à Ryerson ou au Canadian Film Center». Pourtant, ses courts métrages font l'objet de rétrospectives dans le monde, mais le secret est encore bien gardé à Toronto. De plus, en abordant avec humour les aléas d'une famille arabe et de confession musulmane, elle brisait bien des tabous et proposait ainsi un regard inusité sur une réalité que l'on préfère associer au terrorisme plutôt qu'à la fantaisie.

«Raciste»

Dans le confort douillet d'un petit hôtel chic de Karlovy Vary, Ruba Nadda ne craint pas d'utiliser le terme «raciste». «On me répétait sans cesse: qui veut voir des Arabes sur grand écran?», évoque-t-elle avec une légère pointe d'indignation dans la voix. «Je suis très fière d'avoir persisté, d'avoir accompli mon rêve, surtout devant la réaction de publics qui, dans des pays fort différents, manifestent la même réaction chaleureuse et enthousiaste. Ma culture peut rejoindre le mainstream et non pas être uniquement associée aux événements du 11 septembre 2001... » Or, derrière le hijab que porte Sabah (incarnée par Arsinée Khanjian), se cache un univers de sensualité et de folie qui ne demande qu'à éclater.

Réticences

À la difficulté de faire connaître le monde arabe, plus ou moins bien implanté dans le paysage torontois, se sont ajoutées les réticences des financiers à montrer à l'écran une femme dans la quarantaine, soumise à sa famille, pratiquement invisible, qui découvre l'amour et les joies de l'émancipation grâce à un Canadien pur sirop d'érable. «Là encore, ajoute-t-elle, il m'a fallu résister aux pressions de certains producteurs qui voulaient que je rajeunisse mon personnage pour faire un film plus accrocheur.»

Même si la cinéaste n'a pas l'âge de son personnage, elle en comprend les peurs, ainsi que les réticences de son entourage. «Je fréquente un Canadien d'origine caucasienne depuis 10 ans... et ça m'en a pris cinq avant de le dire à mes parents, qui m'ont d'ailleurs facilité la tâche en me lançant un jour qu'ils étaient las d'attendre que je le leur annonce! Les familles quittant leur pays d'origine, peu importe qu'elles soient arabes, italiennes ou asiatiques, deviennent souvent plus conservatrices dans le pays d'accueil. J'ai entendu tellement d'histoires où la mère parlait une langue que ses propres enfants n'arrivaient plus à comprendre; c'est ainsi que les divisions apparaissent. Et c'était important d'illustrer la vie d'une femme de 40 ans, soumise depuis longtemps à sa mère malade et à son frère autoritaire. À 20 ans, on peut se rebeller; pour Sabah, ça semble impossible.»

Candide et déterminée

Il en va tout autrement pour Ruba Nadda, qui affiche moins l'allure d'une rebelle que celle d'une jeune femme à la fois candide et déterminée, fière de promener son film à travers le monde — à Karlovy Vary, un programmateur du Festival du Caire l'a invitée et elle ne cache pas sa curiosité devant la réaction d'un public majoritairement arabe et musulman — et consciente de sa chance. «Je me suis sentie seule pendant des années dans l'industrie, souligne-t-elle. C'est pourquoi je dois beaucoup à Atom Egoyan [agissant ici à titre de producteur]. Dès que son nom fut attaché au projet, toutes les portes se sont ouvertes.» Comme quoi, il est parfois difficile de n'être prophète ni dans son pays d'origine... ni dans son pays d'accueil.

Collaborateur du Devoir

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