Le rêve américain à la puissance dix...

S'il croise Million Dollar Baby (pour le thème du boxeur de la dernière chance) avec Seabiscuit (pour le théâtre de la Crise et la victoire de l'humble devant l'adversité), Cinderella Man n'en demeure pas moins une oeuvre emblématique de la démarche artistique et morale de son réalisateur, Ron Howard.

Quatre ans après A Beautiful Mind, qui lui a valu les honneurs de l'Académie, un an avant Da Vinci Code, qui devrait lui garantir un triomphe public instantané, l'enfant de la balle le plus «american» de sa génération réintroduit dans Cinderella Man ses formules gagnantes. Celles du rêve américain à la puissance dix, avec un honnête citoyen livrant un combat perdu d'avance et une épouse modèle qui pleure doucement dans la cuisine à l'insu des enfants sages, qui au troisième acte découvriront l'héroïsme paternel.

Rien n'est donc plus prévisible qu'un film de Ron Howard. Bien que celui-ci le soit autant que les autres, il demeure d'une efficacité redoutable. J'en veux pour preuve l'accueil enthousiaste que le film a obtenu en avant-première mercredi soir. Rires, larmes, sursauts, applaudissements, la salle 3 du AMC-Forum obéissait au doigt et à l'oeil à papa Ron. Lequel enchaîne sans faiblir les séquences attendues d'un divertissement moralisateur et édifiant, porté par Jim Braddock (Russell Crowe), un immigrant irlandais du New Jersey dont la carrière de boxeur a piqué du nez à l'heure de la Crise, pour reprendre du poil de la bête à l'heure où FDR jetait les bases de son New Deal.

Voyez le symbole. Le personnage, tout au long des deux heures et demie, reste à cette hauteur. Si beau, si fort, si grand, qu'on ne saurait l'alourdir de contradictions ou de détails psychologiques. Un symbole fort, donc, debout et fier dans l'arène sociale de l'époque qu'Howard reconstitue à la manière d'une visite chez l'antiquaire. Du reste, l'essentiel de Cinderella Man se passe dans l'arène de boxe, où Howard relève un véritable pari de mise en scène. Il y enregistre des combats furieux, montés avec une fluidité et une dextérité formidables. L'excellent Paul Giamatti (Sideways, American Splendor), en manager de Braddock, contribue par son jeu nerveux à l'énergie de ces scènes, tellement réalistes que tout ce qui se joue à l'extérieur semble inventé par Disney. Où, rappelons-le, Howard a fait ses premiers pas d'acteur et connu, à titre de réalisateur, son premier succès public (Splash, en 1984).

Si bien qu'aller voir un film de Ron Howard, c'est voyager en pays de connaissance. Comme Mary Steenbergen (Parenthood), Kathleen Quinland (Apollo 13), Rebecca De Mornay (Backdraft), Renée Russo (Ransom) ou Jennifer Connelly (A Beautiful Mind), l'épouse est ici encore une amoureuse inconditionnelle, une maman inquiète et une éclaireuse pour âmes égarées. Confier pareil rôle à Renée Zellweger, une star confirmée, annonçait un virage (ou du moins une densification) que Ron Howard, manifestement, n'a pas réussi à assumer. Au désavantage de l'actrice, aussi mal servie par le scénario que par la photo de Salvatore Totino, qui multiplie les ombres sur son visage si particulier. Ainsi dépossédée, son héroïne se révèle tout aussi mécanique et schématique que celles qui meublent la filmographie antérieure du cinéaste — filmographie que Cinderella Man allonge sans qu'y souffle le vent de la nouveauté.

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