Des vacances formidables

Tandem de réalisateurs et couple à la ville, Olivier Ducastel et Jacques Martineau ne font pas que des films qui rendent hommage à la légèreté du cinéma de Jacques Demy. C'est un peu grâce à lui, même s'il n'y est pour rien, si Ducastel et Martineau se sont rencontrés. Le premier, après ses études à l'IDHEC, a fait des pieds et des mains pour travailler comme assistant sur Trois places pour le 26; quelques années plus tard, Jacques Martineau planchait sur un scénario inspiré de ses comédies musicales atypiques. Quelqu'un a eu la bonne idée de jouer les entremetteurs, question pour Ducastel de partager son expérience de travail avec Demy et pour Martineau de réaliser son désir de le réactualiser à l'ère du sida. Jeanne et le garçon formidable (1998), avec Virginie Ledoyen et Mathieu... Demy, allait sceller leur union, des deux côtés de l'écran.

Depuis ce premier film à quatre mains, Ducastel et Martineau ont poursuivi leur fructueuse collaboration (Drôle de Félix, Ma vraie vie à Rouen), revendiquant toujours leur évidente filiation avec Demy, mais aussi avec Éric Rohmer. C'est du moins ce qui frappe dans Crustacés & coquillages (sortie: le 10 juin), un film qui les amène à Montréal, une escale parmi d'autres dans leur tournée de promotion à travers le monde. Sans que les références soient clairement intentionnelles, on retrouve un certain ton de marivaudage digne de Pauline à la plage et une finale, comme sortie d'une comédie musicale par une troupe de province, très semblable à celle de L'Arbre, le maire et la médiathèque. Jacques Martineau le concède et ne tient pas à s'en excuser: «Ces deux-là, on n'arrive pas à s'en détacher.»

Par contre, là où leurs idoles se sont peu aventurées, c'est bien sur le terrain des identités sexuelles, que plusieurs jugent marécageux, pour ne pas dire dangereux... Ducastel et Martineau en ont fait leur sujet de prédilection, acquérant aux États-Unis l'étiquette, payante, de «cinéastes gais», alors qu'en France on les «considère comme un couple qui travaille ensemble, un duo de réalisateurs, point à la ligne», précise Ducastel. Mais la question de l'homosexualité, celle de leurs personnages, voire de leur esthétique, ne fait pas nécessairement consensus. Martineau le confesse: «Je ne peux pas m'empêcher de penser que certains critiques français importants considèrent notre cinéma comme mineur parce qu'il aborde des thématiques gaies, donc supposément pas universelles... »

Le moment où tout est possible

Le malentendu ne risque pas de se dissiper avec leur nouveau film. Dans Crustacés & coquillages, les vacances d'été près de Marseille se transforment en jeu de la vérité pour des parents, incarnés par Valeria Bruni-Tedeschi et Gilbert Melki, s'interrogeant sur l'orientation sexuelle de leur fils alors que madame s'envoie en l'air avec son amant parisien et que monsieur retrouve un amour de jeunesse... possédant la carrure de Jean-Marc Barr! Entre baignades et chansons, séances de drague au clair de lune et galipettes sur les rochers, coups de téléphone impromptus et longues séances de plaisirs solitaires sous la douche, quelques tabous volent en éclats, mais avec un grand sourire. «La provocation, c'est un truc qui nous est étranger, souligne Martineau, même si on nous renvoie souvent cette image. Comme il s'agissait de tourner une comédie, quelque chose de léger, nous étions certains de trouver facilement l'argent. Quand on a vu qu'il y avait des résistances, et surtout beaucoup de difficultés à compléter le budget, je me suis dit que c'était peut-être un projet un peu étrange... » «Et pourtant, enchaîne Ducastel, si on avait vraiment voulu choquer, on aurait trouvé d'autres idées!»

Des idées provocatrices, pourtant, le duo n'en manque pas, à commencer par celle de confier le rôle du mari cocu, coincé et... gai à un acteur qui représente la quintessence du macho français, Gilbert Melki. «C'était une bonne inspiration pour nous, raconte Ducastel, même si elle était un peu irrationnelle: il nous aurait dit non et ça n'aurait pas été une surprise. Mais quand on a su qu'il avait aimé le scénario et voulait nous rencontrer, on s'est dit à quel point c'était bizarre... »

Entre un générique qui évoque l'élégance du trait d'un Saul Bass, ou les fantaisies de ceux qui amorcent les plus beaux films d'Almodóvar, et une conclusion aussi pétillante qu'utopique, Crustacés & coquillages s'inscrit dans la grande tradition française du film de vacances. «Les vacances, c'est le moment où tout est possible, résume Martineau. Des moments de méditation, d'interrogations, de révélation des désirs.» Et s'il est vrai qu'il faut toujours trois personnes pour former un couple français, Ducastel et Martineau prouvent que, s'il y en a pour trois, en vacances il y en a aussi pour quatre...

Collaborateur du Devoir