Fais-moi danser (si possible)

Ceux qui prêchent dans notre désert politique (tous ordres de gouvernement confondus) sur les bienfaits de la culture pour les enfants d'aujourd'hui, et par ricochet les citoyens de demain, trouveront une nouvelle alliée en la personne de Marilyn Agrelo. Pour son premier long métrage documentaire, la cinéaste américaine fait l'étonnante démonstration que la danse sociale peut non seulement divertir et dégourdir mais aussi servir d'outil de valorisation pour des jeunes dont le chemin vers la délinquance semble tracé d'avance.

En quoi le tango et le swing peuvent-ils transformer des garçons et des filles issus de différents groupes ethniques et dont le principal point commun est la pauvreté de leurs parents? En 1994, quelques écoles élémentaires de New York, en collaboration avec des professeurs de l'American Ballroom Theater, sont convaincus que pour vivre il faut entrer dans la danse. Ce programme, d'une durée de 10 semaines et culminant par une prestigieuse compétition à l'échelle de la grande région new-yorkaise, rejoint maintenant 60 institutions et près de 6000 élèves. En 2004, Marylin Agrelo a choisi trois écoles implantées dans les quartiers les plus défavorisés et les plus multiethniques pour témoigner des effets positifs d'une telle approche.

Dans Mad Hot Ballroom, les enseignants, les instructeurs et les directeurs d'école viennent tour à tour vanter les vertus de la danse sociale sur l'humeur, et l'estime, de leurs élèves, mais ce sont ces derniers qui prennent, littéralement, le plancher. La caméra, toujours à leur hauteur, surveille leurs rictus, leurs regards fuyants et leurs nombreux faux pas, tandis qu'il n'est pas rare de voir un jeune Latino enlacer (bien maladroitement) une petite fille aux yeux bridés. Si les adultes ne font pas de mystère sur leur obsession de remporter les honneurs puisque seulement cinq couples de danseurs issus de neuf écoles seront invités à la grande finale dans l'immense hall du World Financial Center — situé juste en face de Ground Zero... —, les enfants ont d'autres préoccupations. À la difficulté d'assimiler les pas s'ajoutent celles de se perdre dans le regard du partenaire, de danser avec quelqu'un que l'on aime peu (ou trop) et de sentir la pression insidieuse de la possible victoire; la cinéaste se fait d'ailleurs critique sur cet aspect du programme, et les avis sont parfois divergents.

Davantage éblouie par leur spontanéité que par leur adresse, quoi que certains manifestent un réel talent, Marilyn Agrelo donne la parole à plusieurs élèves de ces trois écoles, s'exprimant autant sur leurs petites histoires d'amour que leurs grandes ambitions d'avenir. Visiblement incapable de choisir avec soin ses protagonistes, elle en accompagne un grand nombre, ce qui donne à son film une impression de fouillis, le spectateur ne pouvant s'attacher à aucun d'eux. De plus, dès que l'un des groupes est éliminé, il est laissé derrière, comme si la cinéaste, dénonçant le culte immodéré des gagnants, y succombait à son tour.

Un montage plus serré n'aurait pas affecté la pertinence de son propos mais permis à Mad Hot Ballroom de ne pas ressembler à cette enfilade de charmantes chorégraphies qui finissent inévitablement par se confondre. Mais ce petit film sans prétention, et farci de musiques entraînantes, pourrait donner de bonnes idées à ceux qui ne savent plus comment inculquer un semblant de respect, et d'élégance, à des jeunes pour qui la bienséance, voire le simple toucher, est une notion abstraite et menaçante. Le problème n'est pas que new-yorkais...

Collaborateur du Devoir