Télévision - Ils tirent tous sur le pianiste

Roman Polanski ressemble à un phénix. Après tant de tragédies (la mort de sa mère, exécutée par les nazis; l'assassinat de sa compagne Sharon Tate, enceinte de huit mois, en 1969; le viol d'une fillette de 13 ans en 1977, qui allait provoquer son exil européen), nombreux sont ceux qui admirent son incroyable force de caractère.

En ce qui concerne le cinéaste, la ferveur n'est plus la même; The Ninth Gate (1999), sublime navet dans lequel s'enfonçaient Johnny Depp et Emmanuelle Seigner, fait oublier qu'il est signé par le prodige derrière Chinatown...

Son refus de tourner Schindler's List, une décision motivée par le fait qu'il a lui aussi vécu enfant dans le ghetto de Cracovie et qu'il connaît pratiquement tous les survivants, le laissait libre pour un autre projet sur l'Holocauste. La lecture des mémoires de Wladyslaw Szpilman, célèbre pianiste polonais de Varsovie, seul survivant de sa famille pour avoir passé une partie de la guerre caché comme un animal traqué, donnera à Polanski l'impulsion nécessaire pour tourner de nouveau dans son pays natal, 40 ans après Le Couteau dans l'eau. Et si Le Pianiste (2002),

scénarisé par le dramaturge anglais Ronald Harwood (The Dresser, Taking Sides), ne nous épargne aucun détail des malheurs d'un artiste pris dans

la tourmente de l'histoire, c'est que Polanski sait de quoi il parle, ajoutant des fragments de sa propre histoire (détails sordides sur les effets de la famine et les moyens de survivre dans le ghetto) à celle de Szpilman (Adrian Brody, sublime). Et contrairement à Steven Spielberg, pas question de céder au sentimentalisme...

C'est d'ailleurs ce qui étonne dans ce film aux allures de superproduction, aux parti pris esthétiques d'un radicalisme assumé et couronné des plus hautes distinctions (Palme d'or, César du meilleur film, Oscar du meilleur réalisateur, etc.). Mis à part quelques exceptions, la caméra épouse jusqu'à l'obsession le point de vue de Szpilman, terré dans un appartement surplombant le ghetto ou vivant, tel un homme des cavernes, au milieu des ruines. Les horreurs des nazis, vues avec une proximité troublante ou une distance angoissante, encerclent le fugitif, finissant par le rendre aussi dément que d'autres personnages de l'univers névrosé du cinéaste. Passé maître dans l'art de la claustrophobie — revoyez Répulsion, Rosemary's Baby ou Le Locataire... —, Polanski atteint ici des sommets de cruauté.

Car Le Pianiste n'est pas l'histoire d'un héros mais bien celle d'un survivant obstiné; c'est là que Polanski s'est reconnu et s'est surpassé, montrant un homme concentrant ses énergies à

éviter les pièges, et à ne pas perdre la main. Et comme si ses souffrances — faim, solitude, peur constante d'être découvert par l'ennemi ou démasqué par un collaborateur — n'étaient pas assez intolérables, voilà qu'un piano trône au milieu d'un de ses refuges, mais le moindre son risque de le trahir. Ses mains s'agiteront pourtant sur des claviers imaginaires et sa tête deviendra studio de radio, salle de concert, lieu habituel de ses triomphes.

Le silence prend d'ailleurs une large place dans Le Pianiste, contribuant à rendre encore plus insoutenable son isolement et à faire de chaque pièce musicale un moment déterminant. Découvert par un capitaine allemand mélomane (Thomas Kretschmann), il lui suffira d'interpréter Chopin pour que sa vie, jusque-là en sursis, prenne une tournure inattendue. Roman Polanski doit aussi sa survie à la bonté d'inconnus alors qu'il n'était qu'un gamin de six ans seul dans le ghetto de Cracovie. Personne mieux que lui

ne pouvait comprendre Wladyslaw Szpilman. Et on ne peut feindre l'étonnement en apprenant qu'il prépare

une adaptation d'Oliver Twist, de Charles Dickens...

Le Pianiste, de Roman Polanski

Dimanche 5 juin à Radio-Canada, 19h.

LE COURRIER DES ÉCRANS

Le courrier des écrans. Le meilleur et le pire des écrans, petits et grands, vus par nos journalistes cette semaine. Inscrivez-vous, c'est gratuit.


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel. Les envois débuteront le 5 septembre 2019.

1 commentaire
  • Micheline Carrier - Inscrite 4 juin 2005 09 h 04

    Distorsion

    «Roman Polanski ressemble à un phénix. Après tant de tragédies (la mort de sa mère, exécutée par les nazis; l'assassinat de sa compagne Sharon Tate, enceinte de huit mois, en 1969; le viol d'une fillette de 13 ans en 1977, qui allait provoquer son exil européen), nombreux sont ceux qui admirent son incroyable force de caractère».

    La mort de sa mère aux mains des nazis = épreuve pour lui
    L'assassinat de sa compagne = épreuve pour lui
    Mais viol d'une fillette de 13 ans = épreuve pour ELLE.

    On ne peut donc mettre tous ces faits sur le même pied pour conclure à sa «force de caractère».