C.R.A.Z.Y. ou la vérité folle d'un amour fou

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Dix ans après Liste noire, Jean-Marc Vallée fait revivre le Québec moderne d'autrefois dans C.R.A.Z.Y., une oeuvre ambitieuse et magique. C.R.A.Z.Y. aboutit sur nos écrans la semaine prochaine. Rendez-vous avec un vrai fou.

Il a 42 ans et resurgit dans le paysage du cinéma québécois une décennie après Liste noire, qui l'a fait connaître. Des téléfilms en anglais l'avaient d'abord parqué sous d'autres cieux. Puis, un projet complètement fou l'a contenu dans l'ombre pendant cinq ans. Pas étonnant qu'au bout de ce long processus, le fruit du labeur de Jean-Marc Vallée s'appelle C.R.A.Z.Y.

C.R.A.Z.Y., c'est d'abord un acronyme formé à partir des prénoms des cinq fils de la famille Beaulieu (Christian, Raymond, Antoine, Zachary et Yvan). C'est aussi le titre d'une chanson de Patsy Cline, dont Gervais (Michel Côté), leur papa mélomane, est un inconditionnel. Enfin, et surtout, c'est le maître mot de cette chronique folle, vertigineuse, magique, par laquelle Vallée nous fait revisiter le Québec «moderne» d'autrefois, depuis la Révolution tranquille jusqu'au lendemain du référendum de 1980.

Dans le film toutefois, on ne souffle mot de ces événements, inoculés dans le «système» d'une famille de la classe moyenne parquée en banlieue. Et si on peut lire dans cette histoire de répression, d'amour conditionnel et de libération, la courbe sismique d'un pays en mutation, il reste que Vallée s'est avant tout penché sur les microfibres d'un tissu social québécois qu'on n'avait pas aussi bien palpé depuis Les Bons Débarras. «C'est un film très réfléchi, mais viscéralement intuitif, m'expliquait Vallée lors de notre récente rencontre. [...] Il a fallu cinq ans pour le structurer, mais en même temps, mon souci était d'atteindre la simplicité.»

Et dans cette simplicité, chèrement acquise, surgit la vérité. Celle d'une famille ordinaire qui, comme toutes les familles ordinaires, vit ses joies au grand jour et ses épreuves en vase clos. Derrière la porte des Beaulieu, il y a donc le brouhaha d'une famille modeste, dominée par un père et une mère (Danielle Proulx) qui règnent à tour de rôle et distribuent à leurs cinq fils une affection aussi maladroite que sincère. Du lot se détache la figure de Zach (Marc-André Grondin), garçon pas comme les autres qui, pour préserver l'amour de son père, va refouler sa différence. L'enfant, puis l'adolescent et le jeune adulte vont ainsi livrer des batailles intérieures, mystifier le père, barber le grand frère (Pierre-Luc Brillant), défier Dieu, dans l'espoir d'apaiser leur tourment. Né une nuit de Noël, ce petit Jésus baptisé d'un nom de roi mage a aussi hérité de dons de guérisseur qui font la fierté de sa maman, une femme pieuse et superstitieuse qui va compenser le manque à gagner affectif qu'il ressent vis-à-vis de son père.

«Moi aussi je me sentais différent quand j'étais jeune. Comme Zach, j'avais une tache de cheveux décolorés derrière la tête, et ma mère me répétait que j'étais spécial, que j'avais sûrement des dons. Je trouve ça beau de croire à ces choses-là, à ces petites magies-là. J'aime être accompagné de ça dans ma vie.»

Avec humour, émotion, magie, Vallée raffine plan après plan sa reconstitution d'une famille en tous points fidèle à son modèle, pas si lointain, gardien des apparences, soudé par les sermons du curé et dont la progéniture était conçue dans la position du missionnaire.

«C'est un film sur la tolérance et l'amour, mais c'est aussi un hommage à la famille de la classe moyenne, résume Jean-Marc Vallée. Dans sa simplicité, dans sa quête de bonheur, dans sa souffrance, cette famille est très représentative de la classe moyenne de banlieue de l'époque et même, je pense, d'aujourd'hui.»

Vallée a écrit le scénario de C.R.A.Z.Y. en collaboration avec François Boulay, un ami de longue date, dont l'histoire personnelle a inspiré les grandes lignes de celle-ci. Père de deux enfants (dont Émile, sept ans, qui joue Zach enfant dans le film), le cinéaste a pour sa part prolongé et abouti des préoccupations soulevées dans ses courts métrages antérieurs (dont Les Fleurs magiques, qui déjà en 1994 mettait en vedette Marc-André Grondin). «Avec François Boulay, on s'est inspirés de nos backgrounds respectifs, de nos vies et de nos souvenirs. On a pris plaisir à les écrire et à les intégrer au film, tant sur le plan des décors que sur celui des costumes, des voitures, et bien sûr de la musique.»

Mélodies

Des dizaines de chansons, dont les droits onéreux ont été acquis par Vallée lui-même, pulsent la trame de C.R.A.Z.Y. Certaines illustrent l'univers du père, dont la chanson-titre et Hier encore, d'Aznavour, que Gervais chante «à la demande générale» dans tous les partys de famille. D'autres, plus rock, et plus fréquentes, illustrent la révolte de Zach (Sympathy for the Devil, Space Oddity, Tout écartillé, etc.) ou reflètent son humeur. «Par nature, le rock, c'est baveux. Chanter le rock, c'est crier fort que t'es pas pareil. Mais Zach peut pas faire de bruit, si bien qu'il se jette dans le rock, écoute les Stones, Bowie, Charlebois, etc.».

L'esthétique du film est inspirée de cette musique: abrasive, accidentée, brusque, néanmoins soudée par la cohérence du regard et la pertinence du propos. «J'ai répété à tout le monde, dans tous les départements, que je ne voulais pas d'un beau film d'époque. Je voulais que ce film ait l'air vrai», rappelle Jean-Marc Vallée.

Ironiquement, il a longtemps pensé réaliser C.R.A.Z.Y. aux États-Unis, en anglais, avec un budget plus important. Michel Côté, avec qui il était resté ami depuis Liste noire, l'a convaincu de le faire au Québec et de lui faire endosser le rôle de Gervais — son meilleur à ce jour. «À l'origine, le film était ambitieux et éclaté... beaucoup plus que ce qu'on a fait finalement», souligne le cinéaste sans l'ombre d'un regret. Rétrospectivement, il reconnaît qu'il avait besoin de ce retour aux sources. «Après Liste noire, j'ai fait deux films de genre aux États-Unis, puis je me suis tanné de dire oui à ça. J'ai longtemps espéré qu'on m'offrirait de bons scénarios. Jusqu'à ce que je me décide à en écrire un, que je pourrais aussi réaliser. Et ç'a donné ça.» Ça, ce n'est pas rien. C'est même le meilleur film québécois depuis longtemps ainsi qu'une grande leçon de cinéma populaire.