Enfances blessées

Il ne faut pas chercher la part de vrai et de faux dans Soupirs d'âme, d'Helen Doyle, mais plutôt l'authenticité sous-jacente. Et ce que laisse transparaître la documentariste (Je t'aime gros, gros, gros, Les Messagers), qu'un séjour en Bosnie après la guerre (Le Rendez-vous de Sarajevo) a profondément marquée, c'est l'empreinte que la violence de l'abandon laisse sur les êtres, sur elle — du moins on le suppose... — et sur tous ces orphelins dont la détresse la hante toujours. Enfants du péché dans le Québec de la Grande Noirceur ou enfants de la bêtise meurtrière dans les Balkans, ils mettront du temps à cicatriser leurs blessures, effectuant ce lourd travail de guérison dans un silence angoissant.

C'est ce silence que brise Helen Doyle, refusant toutefois de le faire de manière brutale et frontale, préférant une évocation poétique, subjective, où la danse, la fiction et le recours aux souvenirs sous forme de photographies, entre autres, ponctuent une démarche que l'on pourrait presque qualifier de thérapeutique. Et comme pour marquer une distance, une frontière, entre ce qui lui appartient et ce qu'elle veut révéler, elle trace le portrait d'une danseuse, Kate O'Dowell, incarnée par Lucie Boissinot et dont la voix appartient à la comédienne Danièle Proulx, effectuant une double recherche: celle de ses origines, puisqu'elle est adoptée, et celle d'un enfant de Sarajevo dont l'image ne la quitte plus, n'ayant qu'une photo pour retrouver sa trace. Le voyage est à la fois celui au coeur d'une enfance où les stigmates de l'adoption se révèlent parfois vifs et dans l'orphelinat d'une ville encore marquée par les bombes et les tirs atrocement précis des snipers.

Dans cette traversée des douloureux souvenirs, parfois illustrés avec précision (à l'orphelinat où Kate doit se «choisir» une soeur; à la confiserie), et à d'autres moments suggérés par la danse (le deuil à faire du père adoptif qui, à la fin de sa vie, révèle à sa fille à quel point il l'a aimée), tous les éléments forment une mosaïque d'impressions fugaces, de sentiments ambigus (sur les liens familiaux, sur les lois qui régissent l'adoption) et de vérités crues. Quand les orphelins de Sarajevo se font traiter de «bâtards», ce sont leurs semblables de partout ailleurs, et à commencer par le «personnage» inventé par Helen Doyle, qui en subissent l'odieux. Soupirs d'âme tente d'en atténuer la terrible douleur.

Autre démarche, autre célébration du courage dans le portrait de Catherine Veaux-Logeat, présenté en début de programme. Sans le sou et en l'espace de trois jours, la jeune cinéaste a filmé ses échanges avec une charmante vieille dame vivant depuis toujours dans un patelin de France, en Bourgogne. À l'été 2003, comme des millions de ses compatriotes, Hélène Bertrand «attend la pluie»; la canicule n'arrive toutefois pas à faire disparaître son sourire, sa bonne humeur et son gros bon sens, coquine lorsqu'elle se demande quelle image d'elle-même «on va voir en Amérique» et craintive à l'idée de mettre les pieds à Paris: «On pourrait me voler mon sac à main.» D'une simplicité désarmante, d'une beauté brute qui force le respect, En attendant la pluie révèle la sensibilité et l'écoute d'une véritable documentariste.