Le Survenant et le respect de la différence

On s'est dit: tiens donc! Dans la foulée du succès de Séraphin adapté du roman de Claude-Henri Grignon, v'là Le Survenant de Germaine Guèvremont qui suit le même sillon au cinéma. Des années 40 à aujourd'hui, les deux oeuvres auront connu des destinées parallèles. Succès de librairie, triomphes aussi comme radioromans et téléromans en leur temps. Claude-Henri Grignon et Germaine Guèvremont étaient cousins. Ensuite, un grand brouillard a recouvert les aventures de l'avare, comme celles du grand-dieu-des-routes, ignorées des générations montantes.

Quand Charles Binamé a ramené en 2002 Séraphin sur les écrans du Québec, personne ne s'attendait à ce que le film connaisse pareille consécration. Et pourtant...

Un homme en marche

Le Survenant profite du courant qui propulse chez nous les productions historiques au cinéma (encore que Nouvelle-France se soit cassé la figure). Mais Érik Canuel, son réalisateur, vous assure que son projet était sur rails avant la sortie de Séraphin. Par la suite, le succès de ce dernier n'a pas nui à l'engagement du distributeur, Alliance Atlantis Vivafilm pour ne pas le nommer, qui a sauté avec plus d'enthousiasme dans le canot du Survenant après avoir récolté le gros lot avec Séraphin. Succès oblige...

Rappelons que l'histoire du Survenant, née en 1945 de la plume de Germaine Guèvremont, est celle d'un homme en marche, figure énigmatique qui atterrit un an dans la famille Beauchemin du Chenal du Moine, près de Sorel, semant l'émoi, l'amour, le soupçon dans son sillage, mais aussi l'attachement du père Didace. «Ce rapport père-fils qui les unit est central et Gilles Renaud a vécu avec Jean-Nicolas Verreault une synergie exceptionnelle», précise Érik Canuel.

On lui devait déjà des films comme La Loi du cochon, Le Dernier Tunnel et Nez rouge, mais aucune production historique. Il considère Le Survenant comme son meilleur film.

Érik Canuel a hérité d'un budget de 6,8 millions, important à l'échelle québécoise, mais le cinéaste précise que tout coûte cher quand on reconstruit le passé en tournant hors de Montréal. Il a planté ses décors extérieurs dans la région de Sorel, dont certaines scènes au Chenal du Moine. Le marché a été reconstruit à Montréal, la maison des Beauchemin à Berthier, près d'un cours d'eau d'où les héros pouvaient partir en canot.

Par rapport au roman, Canuel et sa scénariste Diane Cailhier ont pris des libertés d'adaptation. Dans le film, il est clair que le voyageur a bourlingué en Afrique et en Europe, alors que le livre demeure dans le flou. Ses rapports avec Alphonsine, la jeune femme de la maison, sont plus troubles que dans le livre, mais avec Angelina, l'histoire d'amour est identique. «On a coupé aussi des scènes après le tournage, précise Érik Canuel. Le passage des romanichels n'apportait rien au film. On l'a sacrifié.»

Un message d'humanité

Jean-Nicolas Verreault, qui incarne le Survenant, espère que les spectateurs verront dans le film davantage qu'une histoire d'amour en forme de production d'époque, mais un message de tolérance.

«Le Survenant est un personnage qui possède un gros bagage culturel, des moeurs plus libres que les gens de l'époque, précise-t-il. Il a voyagé, sait écouter l'autre en cherchant sa vérité, mais pour les habitants du Chenal du Moine, il demeure l'étranger entouré de mystère qui inspire la méfiance.»

Le comédien estime que l'humanité a peu évolué, malgré ses avancées technologiques. «Les gens cultivent autant de préjugés qu'autrefois.»

Pour la première fois de sa vie, Jean-Nicolas Verreault rapportait son personnage à la maison, pour mieux s'en nourrir. «Je n'ai rien contre le divertissement, précise-t-il, mais ça donne un sens à mon métier d'incarner un être qui véhicule un message d'humanité.» Chausser les souliers de Jean Coutu, le Survenant de la télésérie, ne lui a pas causé trop de problèmes. Jean-Nicolas Verreault n'a pas connu la série et n'a visionné que des fragments des émissions sauvegardées. C'est le personnage lui-même qui l'a inspiré.

Érik Canuel vous dira avoir apprécié le travail sur le langage. Avec sa scénariste, il a conservé plusieurs vieux mots qui parsèment le roman, avec quand même un souci de clarté contemporaine. «J'ai essayé de garder la verve, le lyrisme du patois, mais aussi d'exprimer le non-dit caché entre les lignes du roman.»

Pour le cinéaste, entendre ses acteurs se mettre en bouche un si beau langage fut une expérience merveilleuse. Mais au-delà de la forme, il aime autant que Jean-Nicolas Verreault les valeurs du Survenant. «Le respect de la différence est le thème central du film. Or j'ai toujours été à côté de la coche, hors caste. Si bien que je me suis retrouvé dans le personnage qui ne juge pas les autres, apprécie les qualités du coeur et ne craint pas d'être lui-même.»