La routine de la guerre

Des soldats américains confessent ignorer quel est le but exact de leur mission en Irak et affirment se battre non pas pour leur pays mais bien pour sauver leur peau, et celle de leurs camarades. Ces propos, et d'autres encore sur leur peur d'une bombe artisanale ou d'une balle perdue, ne risquent pas de faire les manchettes à Fox News même si le patriotisme américain a depuis cédé sa place à la paranoïa parmi les militaires qui circulent dans les rues de Bagdad.

Cette vision des choses, moins romantique, on la doit à Michael Tucker et Petra Epperlein, qui, dans le documentaire Gunner Palace, accompagnent une unité d'artillerie surnommée les «Gunners», installée dans un immense palais, jadis terrain de jeu d'Uday Hussein, le fils du dictateur déchu. Aujourd'hui à moitié en ruine à cause des bombardements, le lieu, à l'image de la démence de l'ancien régime, est pourvu d'une superbe piscine ainsi que d'un petit terrain de golf... Entre deux patrouilles et quelques arrestations nocturnes, les soldats n'ont aucun mal à recréer l'ambiance décontractée des barbecues de l'Amérique profonde.

Caméraman intrépide, Michael Tucker ne se contente pas de recueillir les témoignages de ces jeunes militaires qui, comme l'évoquait déjà Michael Moore dans Fahrenheit 9/11, se joignent à l'armée américaine pour fuir le chômage et la misère, accessoirement par désir d'aventure. Et à Bagdad, les voilà servis... Chaque expédition, de jour comme de nuit, peut se terminer dans le sang et, plutôt que d'adopter la position distante du journaliste, Michael Tucker partage, et capte, leurs angoisses sur la route et dans les repaires de résistants à la présence américaine. Plus près du chaos et de l'irrationnel que de la vision jeux vidéo de la guerre du Golfe telle que vue à CNN, même les soldats interrogés supplient leurs compatriotes de croire qu'ils ne sont pas les vedettes improbables d'une quelconque émission de télé-réalité. Et pour bien marteler leur message, chez certains cynique et désabusé, ils n'hésitent pas à le faire en chansons, sur des rythmes hip-hop, curieux contraste avec les paysages sablonneux et dévastés de l'Irak.

Imprégnés par cette fébrilité qui embrouille les esprits, les deux réalisateurs n'ont pas cherché à établir une structure précise et cohérente — si ce n'est les bornes chronologiques, de juin 2003 à février 2004 —, cherchant plutôt à composer une mosaïque de témoignages et de situations montrant le caractère absurde de cette guerre. Mais à vouloir composer un film choral, Tucker et Epperlein perdent de vue les solistes, ne s'attachant que trop brièvement à quelques héros anonymes dont la mort devient fait divers. Le spectateur n'a pour ainsi dire pas le temps de s'attacher à eux, voix parmi tant d'autres dans ce curieux concert d'espoirs déçus et de discrètes lamentations.

La guerre telle que décrite dans Gunner Palace, où la peur au ventre est une réalité quotidienne, où les moments d'ennui côtoient ceux d'intense fébrilité, ne semble soumise à aucun maquillage idéologique. Pourtant, il ne faudrait pas oublier que les Irakiens coffrés par ces valeureux militaires, dont certains interprètes accusés de complicité avec l'ennemi, prennent le chemin de la prison d'Abou Ghraïb: si les deux réalisateurs avaient quitté leur palace pour se rendre jusque-là, certains soldats auraient peut-être entonné une autre chanson...