Entrevue - Faire front sans jamais perdre la face

Elle est apparue aux yeux du monde en major sans peur dans Alien, il y a de cela 25 ans. Dans l'intervalle, Sigourney Weaver a joué toute la palette des femmes fortes (Gorillas in the Mist), lucides (The Year of Living Dangerously), déchirées (Death and the Maiden) et aux abois (Copycat). Sans intérêt pour le jeu du star-système, sans souci pour la cohérence et son image de marque, Weaver a fait front sans jamais perdre la face.

À 55 ans, elle aime plus que jamais les défis et les cinéastes encore verts. Elle a rencontré les deux avec Imaginary Heroes, un drame familial réalisé par Dan Harris, né la même année... qu'Alien. Un wonder-boy, en quelque sorte, puisqu'il a déjà à son actif les scénarios de X-Men 2 et ceux des remakes à venir de Superman et de Logan's Run.

Le plus étonnant dans tout ça, c'est que l'imaginaire personnel de Dan Harris est à des années-lumière des bédés et des superhéros. Imaginary Heroes, qu'il a écrit en solo et réalisé en équipe réduite avec un budget modeste, nous reporte au contraire dans la réalité de l'Amérique profonde, plus encore dans celle d'une famille dysfonctionnelle de banlieue ébranlée par le suicide de l'aîné, un champion de natation pour qui briller pesait.

Sa mort secoue son frère cadet (Emile Hirsch), fil conducteur de cette enquête psychologique dont le faisceau se pose parfois sur le père (l'excellent Jeff Daniels), submergé par le remords, le plus souvent sur la mère (Weaver), chez qui le deuil provoque un éveil et un désir de délinquance — qu'elle assouvit partiellement en fumant à l'insu de tous la mari de son fils.

«Le thème principal du film, c'est l'hypocrisie», résume Sigourney Weaver, rencontrée au dernier Festival international du film de Toronto, où Imaginary Heroes était projeté en première mondiale. «Je parle en particulier de l'hypocrisie qu'on retrouve dans les banlieues, où tout le monde essaie de projeter l'image de la normalité. Dans les grandes villes, on fait moins d'efforts. Au contraire, on tient pour acquis que le voisin n'a pas toute sa tête, et vogue le navire.»

Un personnage complet

Cette dernière consigne, son personnage, la belle cinquantaine, aimerait bien la mettre en pratique dans sa banlieue étouffante, où elle se sent constamment épiée par sa voisine sans pouvoir résister à l'envie de l'épier à son tour. Ces deux femmes en ont décousu dans le passé. On saura pourquoi au troisième acte, où les masques tombent.

Dan Harris est issu d'une petite ville de Pennsylvanie où tout le monde se connaît. Un lieu où le noyau dur, c'est la famille. «Les individus ont tous des secrets enfouis, me confiait-il quelques minutes après ma rencontre avec Weaver. Or, en famille, les secrets s'accumulent et deviennent comme des bombes qu'on amorce. Mais le plus souvent, il faut un grand malheur pour les faire exploser.»

Bien née, dans une famille de la haute bourgeoisie de Manhattan, mère d'une adolescente et mariée depuis 20 ans au metteur en scène de théâtre Jim Simpson, Weaver estime que les thèmes d'Imaginary Heroes ont des échos dans toutes les couches de la société nord-américaine. «Rien ne peut plus me surprendre sur la famille», dit d'ailleurs celle qui a joué la croqueuse de diamants entraînant sa fille au vice dans Heartbreakers, la maîtresse du bon père de famille dans The Ice Storm, ou encore la belle fermière responsable de la mort d'un enfant à sa charge dans A Map of the World — un film qui, par ses thèmes et ses volcans sous la peau, annonce celui-ci.

«Dans mon idée, Imaginary Heroes est un drame familial, grand d'esprit mais petit de taille», résume Dan Harris. Il aura néanmoins fallu la participation d'une actrice de la trempe de Sigourney Weaver pour que le financement, la production, la distribution se mettent en place. Weaver en est consciente. Plus encore, elle dit aimer s'investir de ce mandat. «Je dois à Ellen Ripley [son personnage dans Alien, qu'elle a repris dans trois épisodes ultérieurs] le pouvoir qui me permet d'aider des films comme celui-ci à voir le jour. Quand on a eu la chance d'atteindre ce statut dans le star-système, on peut faciliter la création de beaucoup de films plus modestes.»

Ce qui l'a séduite dans ce projet? La complexité de cette femme partagée entre sa fonction sociale, qui la réduit à un monde d'apparences, et le germe de la subversion qui éclôt en elle à la suite de la mort de son fils. «C'est rare pour une actrice de pouvoir jouer une mère qui ne fait pas que dispenser sa science à travers trois ou quatre répliques dans le film. De jouer une mère qui est un personnage complet, défini, rempli de contradictions.»

Il fallait, pour imaginer un personnage aussi fort, aussi vrai, la «vieille âme» de Dan Harris, lui qui pourtant a l'air d'un gamin de quinze ans. «J'ai toujours eu l'air plus jeune que mon âge, confirme Harris, et je me suis toujours senti plus vieux que mon âge. Dès l'enfance, le monde des adultes m'a passionné. Ce qui se passe dans ce film est le produit d'observations que j'ai faites.»

Weaver se dit pour sa part «épatée par tous les héros qui sont sortis de son imagination». Elle a depuis longtemps cessé de chercher des défis à sa mesure à Hollywood, un milieu peu charitable envers les actrices de plus de quarante ans. Qu'à cela ne tienne, elle ne souscrit pas non plus à cette idée selon laquelle Hollywood est plus généreux envers ses confrères. «On propose peut-être plus de rôles aux hommes, mais l'éventail présente très peu de variété. La plupart des acteurs désirant des rôles substantiels misent sur le cinéma indépendant. Les meilleurs projets viennent de là. Et les meilleurs projets comportent habituellement des rôles féminins formidables.» Comme celui qu'elle campe dans cet Imaginary Heroes modeste, profond, intelligent, bref, à sa hauteur.