Chronique d'un magouilleur poète

Hirsute, grisonnant, bedonnant, un gars dans la cinquantaine plonge dans la piscine et rencontre sous l'eau la caméra qui va le filmer. Le ton est donné, le miroir sera grossissant, l'otarie s'appelle Jimmy. D'entrée de jeu, on sent qu'il y a un cinéaste derrière la caméra. D'entrée de jeu, on sait qu'il y a un vrai personnage devant. Vrai dans le sens de «qui existe réellement». Personnage dans le sens de «pas si vrai que ça».

Simon Sauvé réussit avec Jimmywork ce que beaucoup de cinéastes échouent à faire: amalgamer le documentaire et la fiction sans que l'un ou l'autre prenne le dessus, sans que l'un et l'autre s'entretuent. Dans la veine du Yes Sir, Madam de Robert Morin (pour le mélange des genres) et de La Moitié gauche du frigo (pour la démarche), Jimmywork est une oeuvre de paradoxes et de contrastes. Superflue et profonde, bricolée et accomplie, fumiste et authentique, rébarbative (au premier regard) et séduisante (au second).

Le Jimmy du titre est une épave bukowskienne dont on peut croiser des spécimens dans toutes les rues de l'Amérique du Nord. Un personnage tragicomique, endetté et magouilleur, un brin narcissique aussi. Il fallait l'être pour accepter d'être filmé par son voisin, Simon Sauvé, lequel a cumulé les images pendant trois ans avant que le film ne prenne forme. Ludique dans sa première partie, le portrait que Sauvé fait de Jimmy se mue dans la seconde en chronique d'un magouilleur poète (semblable à ceux qu'on admirait autrefois chez Gilles Carle) courroucé contre le Festival western de Saint-Tite à qui il promet un chien de sa chienne.

À mesure que le film progresse, la caméra (et celui qui se cache derrière) passe de simple témoin à complice, puis de complice à traître, jusqu'à prendre valeur de personnage. Le chemin parcouru n'est cependant pas sans cahots et la mise en scène semble se perdre par moments entre l'action et la contemplation. Cela dit, la forme singulière, en marge des codes génériques, permet à Sauvé d'assumer les erreurs et les dérapages de ce film-expérience impossible à résumer mais irrésistible.