Chronique sociale de solitude urbaine

Il nous avait déjà donné, entre autres, un film troublant en 1999, After Life, imaginant la mort comme un rêve choisi et exaucé sans fin, avec ses dissidents installés en des limbes étranges. Mais jamais le Japonais Kore-eda Hirokazu n'avait réalisé une oeuvre aussi touchante et maîtrisée que ce Nobody Knows.

Le jeune Yagira Yuya remporta au dernier Festival de Cannes le prix d'interprétation masculine pour ce rôle de garçon chargé par sa mère de veiller sur ses frères et soeurs. Son laurier était destiné de toute évidence à couronner aussi le film dans son ensemble. Nobody Knows fut un des coups de coeur du festival.

Ceux qui aiment le cinéma au rythme rapide se détourneront sans doute de cette oeuvre lente, à l'écoute des silences, qui fait parler les objets, suit de sa caméra les va-et-vient d'un garçon entre son appartement et l'épicerie, et s'appuie sur les regards muets d'enfants abandonnés. Mais quel beau film, si sensible, si peu racoleur ou manichéen, laissant au spectateur tout l'espace pour développer ses propres impressions.

Adapté d'un fait divers, Nobody Knows nous fait pénétrer dans l'univers clos d'une mère (incarnée par l'actrice You) qui a eu quatre enfants de pères différents et les cache à tous. Elle les empêche d'aller à l'école, de sortir, les cache dans des valises lors des déménagements, va retrouver son amant, puis finit par abandonner sa progéniture à son sort.

L'appartement lui-même, huis clos où se déroule 70 % du film, est une substance organique qui évolue au long du film, univers d'abord coquet et propre, puis de plus en plus dégradé à mesure que l'eau et l'électricité sont coupées et que les enfants laissent tomber les repères qui leur ont été fixés.

C'est d'amour fraternel qu'il est question ici, d'un clan si soudé qu'il préfère souffrir en silence ensemble plutôt que d'avouer sa situation aux services sociaux, de peur de voir ses membres dispersés dans des familles d'accueil. Cette tendresse, ce courage imprègnent le film, avec des détours par le jeu et des épisodes de tristesse.

Sur un canevas, les dialogues étaient souvent improvisés. You incarne avec un vrai charisme la femme-enfant fantasque, ludique, égocentrique, incapable de prendre ses responsabilités, mais affectueuse à sa façon. Tous les enfants sont merveilleux de naturel. La petite Shimizu Momoko, qui joue Yuki, est particulièrement émouvante, mais la personnalité de chacun est bien dessinée. Les personnages vivent si bien leurs rôles qu'on croirait voir un documentaire.

Nobody Knows capte le parcours de ces jeunes sur quatre saisons, cycle à travers lequel ils grandiront vraiment physiquement et moralement. Le personnage d'Akira passera de garçon à pré-adolescent, ce qui épouse étroitement son rôle dans le film, où il deviendra de plus en plus soutien de famille.

Au fil des saisons, les enfants apprendront, avec plus ou moins de bonheur, à faire le deuil de la mère, après une période d'espoir puis de révolte. Une jeune fille, abandonnée elle aussi par sa famille (émouvante Kan Hanae), se greffera au noyau d'enfants et participera avec Akira à la triste cérémonie finale qui mettra un terme à l'enfance et laissera au spectateur le soin de conclure lui-même cette chronique sociale de solitude urbaine.