La grammaire Ming-Liang

Du 14 au 23 avril, la Cinémathèque québécoise rend hommage à une des plus grandes figures du cinéma contemporain d'Asie, le Taïwanais Tsai Ming-Liang. Lion d'or à Venise en 1994 (pour Vive l'amour), Ours d'argent à Berlin pour Un nuage au bord du ciel (son plus récent film, projeté exceptionnellement en première nord-américaine jeudi soir), Ming-Liang construit depuis 15 ans une oeuvre singulière et exigeante, hors des modes sinon hors champ, jamais austère ou hermétique toutefois.

Le langage est celui du corps, et ces corps sont lents. À commencer par celui de Lee Kang-sheng, acteur-fétiche de Tsai Ming-Liang, à qui il confie un nouveau rôle dans chacun de ses films tout en donnant à son personnage le même nom. Il y a du Doinel là-dessous. Le cinéaste de 48 ans ne s'en cache pas, lui qui rend hommage aux 400 Coups de Truffaut dans Et là-bas, quelle heure est-il?, où un homme dans Paris met sa montre à l'heure de Taipei pour moduler sa vie au rythme de celle qu'il aime, restée là-bas.

Certains des films de Tsai Ming-Liang fonctionnent sur la dualité et les vases communicants. C'est le cas de The Hole, son film sans doute le plus connu de ce côté-ci du monde, où deux voisins entrent en contact grâce à un trou mystérieux creusé dans son plafond à elle, dans son plancher à lui.

En dehors des sept longs métrages réalisés pour le cinéma entre 1993 et 2005 (La Rivière, Les Rebelles du dieu Néon, Goodbye Dragon Inn), la Cinémathèque projette également plusieurs moyens métrages et téléfilms, inédits chez nous, lesquels mettent en pratique les premières règles de la grammaire Ming-Liang.

Réalisé en 1989 pour la télévision, All the Corners in the World (vendredi, 18h30) est une chronique peu guillerette d'une famille démunie d'un quartier mal famé, de laquelle se détache la figure du benjamin, un garçon de douze ans découvrant la force de son imagination à travers l'écriture de compositions scolaires. Une oeuvre qui oscille entre le désespoir souriant et l'espoir fataliste, où le cinéaste enregistre le temps et l'espace, à la façon d'un photographe, afin d'augmenter sa prise sur le réel.

Cette démarche est encore plus limpide dans The Kid, projeté en complément de programme avec All the Corners in the World, et dans lequel un adolescent à mobylette (Lee Kang-sheng) taxe un enfant, le privant jour après jour de son repas du midi. Tsai Ming-Liang montre la cruauté de l'adolescent, mais surtout il fait peser dans chaque plan fixe la fatalité de ses personnages, montrant à travers une chaîne sans fin que chaque victime est un bourreau, et inversement.

Paradoxalement, My New Friends est, de tous les films que j'ai vus de Tsai Ming-Lian, son film le plus gai. D'abord parce qu'il fait le portrait, à travers deux entretiens, de deux homosexuels séropositifs de Taipei. Ensuite parce que la somme de ces entretiens, bien qu'évoquant des détresses et des difficultés, est extrêmement positive, généreuse, voire dédramatisante jusqu'à la banalité. Une banalité qui vient comme en opposition dénoncer la répression du régime taïwanais, laquelle a forcé ces deux hommes à cacher leur visage, le cinéaste à balayer leurs corps de sa caméra pour en décoder le sous-texte.

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Rétrospective

Tsai Ming-Liang

Du 14 au 23 avril

Cinémathèque québécoise

Info: www.cinematheque.qc.ca

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