Sur la route de La Mecque

Ismaël Ferroukhi n'a jamais accompagné son père jusqu'à La Mecque, un périple qui, du sud de la France jusqu'en Arabie Saoudite, représente 5000 kilomètres d'une route qui passe des beautés de l'Italie aux paysages dévastés des Balkans pour aboutir aux étendues désertiques du Proche-Orient. Ce pèlerinage, le réalisateur l'a accompli bien des années plus tard dans un premier long métrage magnifique, Le Grand Voyage, tentative de réconciliation entre un homme d'origine marocaine déraciné de sa terre natale et attaché aux valeurs de l'Islam et un fils parfaitement intégré à la société française qui fait de la laïcité une vertu.

Pour Réda (intense Nicolas Cazalé), l'obligation de servir de chauffeur à son père pour un voyage aussi long, et à ses yeux aussi inutile, représente une véritable catastrophe, forcé de s'éloigner de sa copine, compromettant aussi ses chances de passer son bac. Le père (Mohamed Majd, tout à la fois digne et retors) ne veut rien entendre et les deux s'engagent dans cette aventure comme deux étrangers, ce qu'ils sont dans la vie de tous les jours. D'ailleurs, le simple fait que le père, après 30 années passées en France, s'exprime en arabe tandis que Réda lui répond en français en dit long sur la qualité de leur relation.

Dans cette expédition où chaque sou compte, où l'on passe d'une langue incompréhensible à une autre, où la neige et le sable viennent tour à tour ralentir leur course, ils font aussi des rencontres étranges, prétextes à d'autres conflits. Une vieille dame, mélancolique et taciturne, surgit de nulle part, disparaît entre deux postes frontières, pour mieux les retrouver sur la banquette arrière. Mustapha, qui les sauve d'un mauvais pas à l'entrée de la Turquie, affiche une bonhomie qui déplaît au père et charme Réda; l'homme se retrouvera vite sur la voie d'évitement. Affrontant le froid, la chaleur, la faim, rien n'apparaît pourtant plus difficile que ce mur d'incompréhension qui s'est érigé entre eux. S'approchant de leur destination finale, les barrières deviennent moins infranchissables mais leur arrivée à La Mecque ne signifie pas la fin des embûches.

Ismaël Ferroukhi ne cherche pas ici à réinventer les poncifs du road-movie mais ce cadre, prévisible, lui permet d'établir des constats sensibles et pertinents sur le difficile dialogue entre père et fils, accentué par les clivages culturels qui s'installent entre les parents immigrés et leurs enfants nés dans le pays d'accueil. De plus, en réponse à ceux qui étalent avec fierté leur ignorance de la religion islamique, Le Grand Voyage en présente une vision à hauteur d'homme, nuancée, inspirant davantage le respect que la méfiance. Et celle-ci ne fait pas du père une version contemporaine de Mahomet, le plus souvent irascible et détestable devant un fils embarrassé par des rituels dont il ne comprend pas la pertinence, encore moins la signification.

Traversant des pays aux paysages contrastés, Ismaël Ferroukhi se refuse à construire une image carte-postale, cherchant plutôt à saisir le climat d'étouffement qui affecte les deux personnages, enfermés dans leur bagnole dont on se demande si elle tiendra le coup après chaque virage. Voilà pourquoi nous éprouvons la sensation profonde, intime, de partager la route avec eux, d'absorber le choc d'une succession de décors qui évoquent davantage les meurtrissures de la guerre, la dureté implacable de la nature, que l'exotisme préfabriqué pour touristes en mal de nouveautés. Ce grand voyage en est d'abord un au coeur d'une famille, et d'une religion; deux institutions dont personne n'a encore épuisé tous les mystères. Et tous les malentendus.

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