Woody Allen entre drame et comédie

Personne ne marie mieux la tragédie et la comédie que Woody Allen. Avec leurs duels où s’affrontent la condition humaine et l’absurdité du monde, Manhattan, Crimes et délits, Maris et femmes demeurent à ce jour les plus puissants exemples du «savoir-faire-rire» (sans éclats) et du «savoir-faire-pleurer» (sans larmes) si typiques du cinéaste new-yorkais. Si bien que l’exercice consistant à isoler la comédie du drame, idée maîtresse de Melinda & Melinda, laisse songeur. Après tout, quel grand pâtissier songerait à séparer la farine du sucre?

Au départ de ce 33e long métrage de Woody Allen (après le très mauvais Anything Else), il y a une brasserie française de Manhattan où trois amis, arrivés à la fin du repas, débattent des vertus de la tragédie versus celles de la comédie. Quel genre sonde le plus profondément l'âme humaine, se demandent-ils en sirotant leur bordeaux. Partant d'une anecdote fictive (l'arrivée impromptue d'une femme en crise dans la vie d'un couple en plein dîner d'amis), chacun tente de démontrer la supériorité de son point de vue. Ainsi se déclenchent, en alternance et à la manière de flash-back, deux illustrations parallèles de la vie de Melinda (formidable Radha Mitchell), l'une du côté du drame, l'autre du côté de la comédie.

Le volet dramatique montre Melinda troublant le dîner de sa meilleure amie (Chloë Sevigny), une brave fille de la haute, et de son mari (Jonny Lee Miller), un acteur un peu raté qui a du mal à supporter cette névrosée encombrante qui s'installe dans la chambre d'amis. Dans ce volet dramatique, Melinda, jeune femme au passé trouble, sème un plus grand trouble encore dans le coeur de son voisin d'immeuble, un acteur raté (Will Ferrell) qui vit dans l'ombre d'une cinéaste en mal de fonds pour son nouveau film (Amanda Peet).

Un révélateur

À travers les chassés-croisés de personnages quasi rohmériens, à travers aussi les allers-retours entre les deux volets, Allen rend hommage à la création, à l'imagination, au drame, à la comédie, bref, à tous les moteurs de son oeuvre à lui. D'un côté comme de l'autre, sa Melinda est moins un personnage qu'un révélateur des désirs, des défaites et des névroses de ceux que les narrateurs sèment sur sa route. Tel un marionnettiste manipulant à vue — à défaut d'apparaître à l'écran —, Allen veut illustrer la puissance d'un regard sur la façon dont une histoire est racontée et perçue.

Hélas, la comédie n'est pas très drôle et le drame l'est un peu trop. Si bien qu'au bout d'une demi-heure de ce traitement ton sur ton, on perd toute envie de connaître le résultat de l'exercice, bien qu'on devine l'intention du cinéaste de montrer les similitudes plus que les dissemblances entre la comédie et le drame. À défaut d'être convaincus de la pertinence du thème ou de la rigueur de la démonstration, on se rabat sur les instants magiques, pittoresques, alléniens, généreusement distribués des deux côtés de la clôture.

Produit d'un scénariste peu inspiré rehaussé par un metteur en scène en forme, Melinda & Melinda reste un opuscule agréable mais dépourvu du génie qu'on a si souvent admiré chez Allen à l'époque de ses muses. Est-ce ma propre nostalgie qui est à l'oeuvre ou bien la sienne lorsque je crois reconnaître en Radha Mitchell un mélange de Mia Farrow et de Diane Keaton?

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