La promesse d'André Forcier

André Forcier a dû mettre de l'eau dans son vin pour réaliser Les États-Unis d'Albert. Il devait tourner en anglais, aux États-Unis, mais les aléas d'un financement difficile l'ont forcé à faire un film en français, filmé au Mexique, avec quelques acrobaties de scénario et triturages linguistiques.

L'univers du cinéaste d'Au clair de la lune est au poste, avec onirisme et fantastique au menu. On déplore qu'il n'ait pas eu les moyens de ses ambitions et que les éléments poétiques aient peine à se lier pour prendre leur envol.

Les États-Unis d'Albert possède des liens évidents avec La Comtesse de Bâton-Rouge. Les thèmes du Forcier de l'âge mûr remontent aux sources du cinéma, collant ses personnages excentriques à des quêtes qui transcendent les destins individuels. En plus, il colle son récit aux structures des contes traditionnels avec une quête initiatique semée d'embûches et de rencontres avec des personnages métaphoriques.

Le septième art est au centre du film, non seulement par son thème — un jeune Québécois (Éric Bruneau) au cours des années 20 rêvant d'Hollywood, après la mort de Rudolf Valentino, qui réclame une lettre d'introduction auprès de Mary Pickford —, mais aussi par des choix d'interprètes, surtout Andréa Ferréol (l'inoubliable interprète de La Grande Bouffe, de Ferreri).

Après avoir fait mourir d'extase, par un baiser, sa vieille prof de théâtre (Andréa Ferréol), tante de Mary Pickford, le héros s'embarquera à bord d'un train en direction de Los Angeles.

Le destin lui fera rencontrer une jeune mormone féministe (Émilie Dequenne, couronnée à Cannes pour son interprétation dans Rosetta, des frères Dardenne). Ces amours sont interrompues par la chute du héros dans le désert. Sur cette terre aride, il joint ses pas à ceux de Roy Dupuis, en golfeur compulsif, rencontre un capitaine de navire sur un arbre perché et sa femme esseulée, croise et maîtrise un tueur érotomane (le dragon du conte).

L'Eau chaude, l'eau frette, Au clair de la lune ou même Le Vent du Wyoming reposaient sur plus de cohérence, à travers des rebondissements inspirés qui brassaient le rythme et créaient les émotions. Les États-Unis d'Albert semble trop linéaire, avec sa construction en road-movie classique, tantôt en train, tantôt à pied ou en auto à travers les dunes, en une oeuvre plus épurée que d'habitude.

On peut accepter en théorie la convention linguistique voulant que tous les accents en français aient droit de cité dans ces États-Unis fantasmatiques (dont, bien sûr, le Québécois du héros), mais l'oreille tique quand même.

Il y a de beaux flashs: le bateau juché dans ses hauteurs avec le couple désuni et voisin, qui a du mal à se rejoindre. Andréa Ferréol brille en amoureuse vieillie. Émilie Dequenne déborde de charisme en mormone militante pour les droits de la femme, mais Éric Bruneau, qui tient le rôle principal, manque de sel et de fougue. Roy Dupuis, en golfeur du désert, n'a de vraie substance qu'à travers ses rapports avec la femme du capitaine (jouée, il est vrai, par Céline Bonnier!). Marc Labrèche impose son personnage de vieux pervers. La distribution est inégale, le rythme entrecoupé. Mais la poésie s'élève souvent avant de perdre pied. Si Forcier n'a pas eu les moyens de faire le film qu'il voulait, on en sent flotter la promesse.