«Close»: pour en finir avec les «vrais gars»

Le réalisateur belge Lukas Dhont explique s’être senti non seulement interpellé, mais profondément « connecté » avec les garçons dont il est question dans le livre de la psychologue américaine Niobe Way. « J’ai pris conscience que moi aussi, à un certain âge, j’ai commencé à avoir peur de cette intimité dans mes amitiés avec les autres garçons. »
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Le réalisateur belge Lukas Dhont explique s’être senti non seulement interpellé, mais profondément « connecté » avec les garçons dont il est question dans le livre de la psychologue américaine Niobe Way. « J’ai pris conscience que moi aussi, à un certain âge, j’ai commencé à avoir peur de cette intimité dans mes amitiés avec les autres garçons. »

Léo et Rémi sont voisins et meilleurs amis depuis les couches ou presque. Ils passent le plus clair de leurs fins de semaine ensemble, dorment l’un chez l’autre, s’étreignent volontiers… Mais à l’aube de l’adolescence, voici que leur relation commence à faire jaser à l’école. Si Rémi semble indifférent au regard d’autrui, Léo, lui, sent sourdre en lui un embarras, voire une panique. Aussi se met-il à rejeter Rémi. Ouvertement. Publiquement. Oeuvre douloureuse, fine et au bout du compte éclairante, Close, de Lukas Dhont, est en lice pour l’Oscar du meilleur film international.

Pour mémoire, Close a obtenu le Grand Prix à Cannes, ex aequo avec Stars at Noon (Des étoiles à midi), de Claire Denis. Déjà, le premier film du cinéaste belge, Girl, sur une adolescente trans qui rêve de danse, lui avait valu en 2018 la Caméra d’or et la Palme queer.

« En fait, ce film est né il y a environ dix-huit ans, mais à mon insu », confie, un brin mystérieux, le cinéaste d’à peine 31 ans rencontré à l’automne lors de son passage à Cinemania, où Close a remporté le Prix du jury.

« Après mon premier film, j’avais tellement voyagé et j’en avais tellement parlé que, lorsque je me suis installé devant mon ordinateur pour commencer à travailler sur mon projet suivant, c’était le blocage complet. »

Le jeune réalisateur comprit alors qu’il avait besoin de se ressourcer, de rentrer chez lui, dans la maison de son enfance. « Ma grand-mère, qui vit toujours là-bas, est une enseignante à la retraite, et quand je suis arrivé, elle avait organisé un comité d’accueil pour moi, à l’école où j’avais étudié ; c’était très touchant. Une de mes anciennes institutrices m’a serré très fort dans ses bras et elle s’est mise à pleurer. Elle était fière de mon parcours, mais elle repensait surtout à l’enfant que j’avais été, mal à l’aise dans mon corps et ne correspondant pas du tout aux idées qu’on se fait traditionnellement de ce que doit et ne doit pas être un garçon. En fait, moi, j’éprouvais le sentiment de n’appartenir ni au groupe des garçons ni au groupe des filles. »

D’où cette confidence à l’effet que la genèse de Close remonte à il y a dix-huit ans, lorsque Lukas Dhont avait lui-même peu ou prou l’âge de Léo (Eden Dambrine) et Rémi (Gustav De Waele).

« C’est à cet âge que j’ai reçu ma première caméra, et où ma mère est devenue ma première actrice. Je la suivais partout avec ma caméra… »

Sans surprise, hormis Léo et Rémi, les deux autres personnages clés du film sont les mamans de ceux-ci, Nathalie (Léa Drucker) et Sophie (Émilie Dequenne).

« Au début, le cinéma était pour moi un divertissement, bien sûr, mais aussi un refuge. Ce n’est qu’en grandissant, des années plus tard, que j’ai pris conscience que c’était aussi un moyen pour moi de parler de ces préoccupations et questionnements qui m’habitaient depuis l’enfance. »

Le début de la peur

Tandis qu’il mûrissait le projet, Lukas Dhont fit une lecture déterminante : Deep Secrets. Boys’Friendships and the Crisis of Connection, de la psychologue américaine Niobe Way.

« Elle a suivi 150 garçons de l’âge de 13 à 18 ans. À 13 ans, elle les interroge sur leurs amitiés masculines, et leurs témoignages sont très beaux, plein de tendresse. Ils utilisent le mot “amour” sans gêne ni honte : il y a beaucoup d’émotion dans leur vocabulaire. À 18 ans, elle leur repose les mêmes questions, et là, le vocabulaire a changé. Ils n’osent plus parler avec ce langage plein d’émotions. Comme s’ils avaient appris ou intégré dans l’intervalle que ce vocabulaire-là ne leur appartient pas ; qu’en tant que garçon, qu’en tant qu’homme, il ne faut pas parler comme ça. »

Lukas Dhont explique s’être senti non seulement interpellé, mais profondément « connecté » avec ces garçons.

« J’ai pris conscience que moi aussi, à un certain âge, j’ai commencé à avoir peur de cette intimité dans mes amitiés avec les autres garçons. »

À ce stade de l’entretien, Lukas Dhont, qui fait preuve d’une ouverture et d’une franchise d’autant plus appréciables qu’elles sont rares, se tait un instant, pensif. « Je me suis senti si seul, mais là, en lisant cet ouvrage, je comprenais que ces sentiments contradictoires et ce rejet de l’intimité entre amis, ce n’était pas du tout unique à moi. Que peut-être, on passait tous par là, qu’on ressentait tous cette peur par rapport aux attentes qui nous tombent dessus quand on est un garçon dans ce monde. Ce n’est pas forcément lié à la sexualité, mais plutôt à la masculinité : avec ces attentes et ces codes, on a construit un vocabulaire lié à la masculinité, et ce vocabulaire bien souvent de brutalité. »

Dans ce coin-ci du monde, combien de fois a-t-on entendu, pour désigner un enfant, l’expression « c’est un vrai gars » : « vrai » dans quel sens ? Poser la question…

Tout en précisant qu’à notre époque, des efforts sont faits pour déconstruire ce modèle étriqué, toxique, Lukas Dhont estime qu’il y a encore du chemin àfaire. D’où le besoin de faire Close.

Portée universelle

Dans le film, le début de la fin de l’amitié entre Léo et Rémi revêt la forme d’une question toute simple formulée par une camarade dans la cour d’école : « Êtes-vous des amoureux ? » Le ton est innocent, voire bienveillant, mais le regard trahit la mesquinerie sous-jacente et la conscience aiguë de l’effet produit.

Au début, le cinéma était pour moi un divertissement, bien sûr, mais aussi un refuge. Ce n’est qu’en grandissant, des années plus tard, que j’ai pris conscience que c’était aussi un moyen pour moi de parler de ces préoccupations et questionnements qui m’habitaient depuis l’enfance.

 

À ce propos, le film maintient une ambiguïté bienvenue quant à la teneur exacte des sentiments en présence. Rémi est-il amoureux de Léo ? Où est-ce Léo qui est au fond amoureux de Rémi, d’où la violence de sa réaction ? Ou ne s’agit-il que d’une amitié très intense ? Maintes lectures — et projections — sont possibles, et c’est l’une des nombreuses qualités du film que de ne pas tenter d’en imposer une seule.

« C’est un moment charnière, dans le film et dans la vie, cette confrontation dans la cour de récré où tu es soudain en présence d’un microcosme de la société. Les enfants sont désormais divisés en groupes, et à chaque groupe, ses attentes… Là, pour la première fois, tu dois entrer en relation avec ça, avec ces nouvelles divisions et ces nouvelles attentes. Pourtant, encore peu de temps auparavant, il n’y avait pas ces divisions et ces attentes, il y avait une liberté. Amour voulait dire amour. J’en parle, et je me dis que peut-être, je m’ennuie de ça, et que c’est cette liberté que je cherche à retrouver. »

De conclure Lukas Dhont : « C’est un film qui, au départ, m’est très personnel, mais qui, je l’espère, sera universel dans sa portée. »

Il l’est.

Close

En salles le 3 février

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