La filière québécoise du «Pinocchio» de del Toro

La Québécoise Peggy Arel, en plein travail pour le film « Pinocchio » de Guillermo del Toro
Photo: Netflix La Québécoise Peggy Arel, en plein travail pour le film « Pinocchio » de Guillermo del Toro

Le 12 mars prochain aura lieu la 95e cérémonie des Oscar et, comme chaque année, les paris sont ouverts. Toutefois, il est au moins une catégorie où le lauréat fait peu de doute : Guillermo del Toro’s Pinocchio (Pinocchio de Guillermo del Toro), grand favori pour l’Oscar du meilleur long métrage d’animation. À raison d’ailleurs : c’est une pure merveille. Et il se trouve qu’une Québécoise a joué un rôle clé dans la réussite artistique du film : Peggy Arel, une animatrice spécialiste de l’animation en volume, ou stop motion.

Peggy Arel s’est entre autres distinguée grâce aux films The Missing Link (Le chaînon manquant), des studios Laïka (chefs de file dans le domaine, à l’origine notamment de Coraline), et Anomalisa, de Charlie Kaufman (scénariste de Being John Malkovich, réalisateur de Synecdoche, New York), primé à Venise.

« Ces années-ci, j’ai beaucoup travaillé aux États-Unis, à Portland, notamment aux studios Laïka. J’ai aussi travaillé à Los Angeles. Anomalisa, dans lequel j’étais lead animator, avait été récompensé à Venise et avait été nommé aux Oscar… J’avais aussi collaboré à un film en Espagne [O Apostolo], où j’étais superviseure de l’animation… Et bref, j’ai postulé sur Pinocchio, et mon travail sur ces films a plu à la production. Pour ce genre de projets, on veut en général s’assurer que tu as travaillé sur des longs métrages, ou que ton travail est de très haute qualité », précise Peggy Arel, jointe au lendemain de l’annonce des nominations aux Oscar.

Originaire de Saint-Nicéphore, un secteur de la ville de Drummondville, Peggy Arel attribue sa passion pour l’animation en volume à son oncle Gabriel Caya, ainsi qu’à sa mère, Denise Caya.

« Ma mère vient d’une famille de douze enfants, et mon oncle Gabriel était un des rares à être déménagé à Montréal. Il était ébéniste, mais il avait un tempérament tellement artistique qu’il s’est retrouvé à travailler en publicité et en cinéma, sur le film culte Heavy Metal. Chaque fois qu’il revenait en visite, il m’inspirait. Quant à ma mère, elle adorait le théâtre et nous encourageait à monter des pièces. C’est comme ça que j’ai commencé à monter des spectacles de marionnettes, que je fabriquais. »

Quand on sait tout cela, son implication dans le Pinocchio de del Toro tombe sous le sens, puisqu’il s’agit là de la plus célèbre histoire de marionnette qui soit.

L’écoute de del Toro

Il faut savoir que le film était très, très ambitieux sur les plans artistique et logistique. En effet, différentes équipes étaient réparties entre les États-Unis, le Mexique et le Canada. Et il y avait la pandémie.

« La façon dont ça fonctionne, lorsque tu es une animatrice ou un animateur d’expérience, c’est qu’on te confie une séquence que tu réaliseras presque en entier, à l’occasion avec l’aide d’autres animateurs. »

Celle sur laquelle Peggy Arel a travaillé voit Pinocchio revenir à la vie pour la première fois (dans cette version-ci, il est immortel) en présence notamment de Geppetto et du Dottore. Pour des raisons évidentes, il s’agissait d’une séquence majeure. Et ce qu’il vit ravit Guillermo del Toro.

« C’était un beau défi, pas seulement pour l’action, mais parce qu’il y avait huit personnages directement impliqués, dont les principaux. Guillermo m’a raconté que sa femme et lui avaient beaucoup ri devant un plan en particulier. Il était tellement heureux de mon interprétation du personnage de Volpe qu’il m’a dit : “On devrait te cloner.” »

En l’occurrence, collaborer avec Guillermo del Toro était l’une des principales raisons pour lesquelles Peggy Arel souhaitait faire partie de l’aventure.

« J’aurais pu postuler sur d’autres projets, mais je voulais collaborer avec Guillermo, parce que mon expérience avec Charlie sur Anomalisa avait été fabuleuse. Ce sont des cinéastes qui font habituellement du live action [cinéma en prise de vues réelles], et avec eux, c’est différent : ils nous traitent un peu comme des acteurs, nous, les animateurs. »

Peggy Arel ne fut pas déçue. De fait, elle n’a que de bons mots au sujet du réalisateur du Labyrinthe de Pan, qui réalisait en parallèle Nightmare Alley (Ruelle du Cauchemar).

« Guillermo, en présence de son coréalisateur Mark Gustafson, t’explique d’abord ce qu’il veut, ce qu’il voit, mais ensuite, il écoute tes idées et, à la fin, il arrive parfois qu’il se range à ton point de vue et conserve certaines de tes suggestions. C’est quelqu’un qui possède une vision très nette de son film, mais qui en même temps te laisse une belle liberté créatrice. »

À titre d’exemple, un autre plan que l’animatrice a exécuté est celui où l’on rencontre pour la première fois dans sa roulotte remplie de pantins le vil Volpe.

« On le suit de dos avec la caméra, et la démarche et la posture que je lui donne — voûtée, la tête rentrée dans les épaules — nous renseignent tout de suite sur sa personnalité. C’était un des plans préférés de Courtney Wold [effets visuels en postproduction]. Elle aimait dire : “Peggy comprend vraiment comment animer un personnage en fonction d’un mouvement de caméra.” Mes collaborateurs à la caméra et à l’éclairage, Laura Howie et Adam Jones, ainsi que Jason Ptaszek, Jesse Levitt et Matthew Emmons, sous la direction du directeur photo Frank Passingham, ont fait un travail fantastique… Je les mentionne parce que leur travail, éclairer et programmer des mouvements de caméra pour du miniature, est incroyable. Et au 24e de seconde ! »

Animer Carlo

Un autre apport déterminant de Peggy Arel à la production concerne le personnage inédit de Carlo, feu le fils de Geppetto, présenté lors du prologue, puis lors de retours en arrière.

« Carlo était plus difficile à animer compte tenu de son design ; ses mouvements faciaux étaient plus restreints. C’est l’une des premières marionnettes à avoir été construites. Son visage était lisse et donc plus compliqué à animer que les autres personnages. Or, j’ai un background en expressions faciales pour motion capture [capture de mouvements], et on m’a confié Carlo dès mon arrivée, pour voir ce que je pouvais faire. Avec énormément de patience et d’imagination, j’ai réussi à faire de petits miracles. »

On l’écoute décrire les divers trucs qu’elle trouva pour contourner les limites de la marionnette et on n’en revient pas des trésors d’invention dont elle sut faire preuve. Pour plusieurs des plans « compliqués » où il apparaît, c’est elle qui a animé Carlo.

Pour mémoire, le plan où ce dernier s’envole sur une balançoire est l’un des plus évocateurs du film.

En définitive, on comprend sans peine que Guillermo del Toro ait désiré dédoubler Peggy Arel.

À voir en vidéo