«Mistral Spatial»: une ascension digne de l’Everest pour Marc-Antoine Lemire

Marc-Antoine Lemire peine à reprendre son souffle lorsqu’il parle de Mistral spatial. Ça fait cinq ans qu’il attend ce moment — cinq ans de production, d’écriture, d’administration, de tournage et de post-production — pour enfin pouvoir présenter sa vision au public.
Photo: Valérian Mazataud Le devoir Marc-Antoine Lemire peine à reprendre son souffle lorsqu’il parle de Mistral spatial. Ça fait cinq ans qu’il attend ce moment — cinq ans de production, d’écriture, d’administration, de tournage et de post-production — pour enfin pouvoir présenter sa vision au public.

« Lorsque je suis arrivé au sommet de la montagne, et que j’ai jeté un oeil derrière pour constater le chemin parcouru, je me suis dit qu’avoir su ce qui m’attendait quand j’étais en bas, je n’aurais peut-être pas pris le risque de monter », dit en riant Marc-Antoine Lemire en parlant de son premier long métrage, Mistral spatial, un film qu’il a lui-même produit et bricolé volontairement de façon marginale, entouré d’une petite équipe et doté d’un budget restreint.

« Je n’aurais jamais pu y arriver sans la générosité d’amis et de collègues qui m’ont offert leur temps et leur expertise, souvent le soir et la fin de semaine, pour que ma vision devienne réalité. J’ai nourri mes collaborateurs avec des plats préparés par ma mère. Tout le monde, du directeur photo au gars qui nous a aidés à déplacer de l’équipement, en passant par les acteurs, était payé le même salaire. J’appelle ça “notre petit film communiste” ».

Rencontré dans une buvette de la rue Beaubien, à Montréal, Marc-Antoine Lemire peine à reprendre son souffle lorsqu’il parle de Mistral spatial. Ça fait cinq ans qu’il attend ce moment — cinq ans de production, d’écriture, d’administration, de tournage et de postproduction — pour enfin pouvoir présenter sa vision au public.

Avec ce film, j’avais envie de parler de la quête de l’insaisissable, de filmer ce qui ne se filme pas — la transparence, le son — pour offrir une expérience de l’abandon et du laisser-aller.

Après le succès rencontré avec le court métrage Pre-Drink (2017), diffusé dans une centaine de festivals et lauréat de prix prestigieux, notamment au Toronto International Film Festival (TIFF) et au Gala Québec Cinéma, le cinéaste aurait certainement pu obtenir un financement important pour la réalisation de son premier long métrage. C’était sans compter sur sa grande soif de liberté.

« J’ai ressenti beaucoup de pression après Pre-Drink, comme si les gens attendaient de moi que je poursuive dans la même lignée intimiste. Moi, j’avais besoin d’aller complètement ailleurs, de faire une oeuvre super éclatée qu’on ne pourrait pas comparer à mes précédentes, et j’appréhendais un peu la rétroaction des institutions sur cette proposition peu conventionnelle. Puis, j’aime les petits films, j’aime le bricolage et mettre la main à la pâte. »

Une proposition audacieuse

Avec Mistral spatial, Marc-Antoine Lemire se tient en effet très loin des sentiers battus. On y fait la connaissance de Sam, un jeune homme dans la vingtaine qui perd connaissance au milieu de la rue, au petit matin, après s’être fait laisser par sa copine.

Alors que ses amis sont convaincus qu’il a été foudroyé par sa peine d’amour, Sam a tôt fait de croire qu’il a été victime d’un enlèvement extraterrestre, et que ces créatures venues de mondes lointains cherchent dorénavant à communiquer avec lui. Anxieux, effrayé et paranoïaque, il devra apprendre que pour avancer, il faut parfois faire confiance à la vie, et accepter l’inexplicable.

« Avec ce film, j’avais envie de parler de la quête de l’insaisissable, de filmer ce qui ne se filme pas — la transparence, le son — pour offrir une expérience de l’abandon et du laisser-aller. » Cette expérience se décline en trois niveaux. « Il y a moi, comme cinéaste, qui ai dû me faire confiance et refuser de me laisser guider par la peur pour réaliser ce projet. Il y a le personnage, qui vit cet apprentissage à l’écran. Enfin, il y a le spectateur. Plus le film avance, plus j’installe des conventions qui le forcent à s’abandonner à ce qu’il voit, à arrêter d’essayer de tout comprendre et de tout analyser, à se mettre en symbiose avec le protagoniste. »

L’émotion comme moteur

L’émotion du spectateur, à travers son identification au personnage principal, se retrouve donc au coeur de toutes les décisions scénaristiques et scénographiques. Pour ce faire, Marc-Antoine Lemire braque la caméra sur Sam, se concentrant sur son point de vue, sa perception du passé et du présent, épousant ses montagnes russes émotionnelles et ses fictions. Chaque acte — le film est divisé en trois parties — et chaque arc dramatique est appuyé par un choix esthétique, qu’il relève d’un changement dans l’éclairage, dans le format ou dans le filtre de la caméra.

Le premier acte est ainsi tourné dans un format 4:3 qui prend de l’expansion, dans les chapitres subséquents, à mesure que Sam se libère des contraintes et des pensées qui tourbillonnent dans sa tête.

« J’ai abordé la première partie comme un drame classique d’appartement québécois. Je voulais qu’on sente que le personnage était plus renfermé, pris dans sa tête. Dans le deuxième acte, alors qu’il devient convaincu de la présence des extraterrestres, j’ai voulu accorder davantage d’espace à l’image, et montrer que son environnement devient une menace. J’ai choisi le noir et blanc et des textures plus expressionnistes pour illustrer sa confusion et son insomnie, cette espèce de flou entre le jour et la nuit. »

Dans le troisième acte, alors que Sam se retrouve dans une retraite pour adultes assez saugrenue, le format passe en mode paysage, reflet de l’ouverture qui s’opère dans son esprit. « L’objectif, ce n’était pas nécessairement que les gens analysent ces détails, mais qu’ils aient un impact sur le ressenti », précise le réalisateur.

Pour ajouter à l’ampleur du défi, Marc-Antoine Lemire a également décidé de faire de son protagoniste un être hypersensible aux sons, qui regarde le monde et évolue en fonction de ce qu’il entend. « Je voulais que le son devienne un personnage en soi. Je le traite d’ailleurs comme ça dans le scénario, pour qu’il interagisse littéralement avec Sam. »

Tout, dans Mistral spatial, revendique une liberté chèrement acquise, mais aussi un désir de déstabiliser, de s’inscrire dans l’extraordinaire. « En ce moment, il y a tellement de contenu qui se crée, tellement de contenu édulcoré. Ça ne m’intéresse pas de rajouter des affaires qui laissent indifférent dans cette atmosphère », affirme celui qui se dit inspiré par la radicalité et l’audace de cinéastes comme Claire Denis, Leos Carax et Gus Van Sant. « Et Mean Girls ! J’essaie de mettre du Mean Girls dans tout ce que je fais, parce que dans ce film, chaque plan a une utilité, chaque plan raconte une histoire. » De quoi garder l’oeil ouvert pour la suite.

Objectifs atteints

Il y a beaucoup de défauts dans Mistral spatial, premier long métrage de Marc-Antoine Lemire, une oeuvre immersive, symbolique et cérébrale qui ne se laisse pas facilement apprivoiser. C’est qu’en choisissant la voie de l’autoproduction, le réalisateur a aussi dû se contenter de moins d’équipement, de moins de collaborateurs et de plus de compromis ; des choix qui paraissent sur la facture visuelle du film. Bien qu’il soit arrivé à effectuer un travail admirable de bricolage, offrant un produit fini porteur d’une vision et d’une audace d’une grande rareté, il ne parvient pas toujours, malgré sa débrouillardise, à faire oublier les conditions de création. Surtout si l’on considère que la plupart des spectateurs visionneront l’oeuvre sur l’écran de leur ordinateur, passant à côté de l’une des plus grandes réussites du film : le travail sonore précis et immersif.

Néanmoins, on ne peut que s’incliner devant la vision et les ambitions artistiques et intellectuelles de Marc-Antoine Lemire, qui atteint, en optant pour une histoire métaphorique et une mise en scène décalée et réfléchie, ses objectifs : déstabiliser, provoquer la réflexion, mais surtout, laisser une marque. Comme une impression que la suite vaudra la peine d’être vue, et que ce n’est que le début de quelque chose de grand pour cette voix en construction.

Mistral spatial

Science-fiction de Marc-Antoine Lemire. Avec Samuel Brassard, Catherine-Audrey Lachapelle, Alex Trahan, Véronique Lafleur et Marie Brassard. Canada (Québec), 2023,102 minutes. En salle.



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