«Aucun ours»: cri du coeur de Jafar Panahi

Jafar Panahi revient avec une nouvelle histoire mêlant amour, tradition et politique dans un village d’Iran.
Photo: Enchanté Films Jafar Panahi revient avec une nouvelle histoire mêlant amour, tradition et politique dans un village d’Iran.

En 2011, alors que le régime islamique iranien lui interdisait de réaliser des films et qu’il était placé en résidence surveillée, après avoir purgé une peine de prison, Jafar Panahi a resurgi avec Ceci n’est pas un film. Tourné chez lui, à l’aide d’un caméscope et d’un iPhone, ce brillant pied de nez au régime a lancé une série de cinq longs métrages conçus illégalement, parmi les meilleurs de sa longue carrière.

Depuis juillet dernier, Panahi est à nouveau emprisonné pour avoir critiqué son gouvernement, tout comme ses compatriotes cinéastes Mohammad Rasoulof et Mostafa Aleahmad. La production de son dernier film, Aucun ours, s’est terminée à peine quelques mois avant son arrestation. Peut-être son oeuvre la plus politique à ce jour, celle-ci résonne aujourd’hui comme un cri du coeur d’autant plus poignant que l’Iran connaît une vague de contestations inédite.

Auréolé d’un prix spécial du jury à la dernière Mostra de Venise — où Panahi, absent, a été longuement ovationné —, Aucun ours critique justement le fait qu’on ait interdit au cinéaste de sortir de son pays pendant de longues années, entre autres. Dans une démarche métatextuelle qui lui est propre, Panahi se met en scène dans le rôle d’un alter ego qui, ne pouvant quitter l’Iran, tente de diriger son équipe de tournage en Turquie depuis un village iranien près de la frontière turque.

Deux récits parallèles

Aucun ours cause la surprise d’une scène à l’autre. Le film s’ouvre sur la dispute d’un couple où l’on a d’abord l’impression d’assister à un film de fiction classique, très différent du style plus réaliste et dépouillé, quasi documentaire, du réalisateur. Tout à coup, on s’aperçoit qu’on observait plutôt le film que l’alter ego de Panahi est en train de tourner, alors qu’il regarde la scène depuis son ordinateur.

Le film oscille ensuite entre l’histoire du couple fictif et celle de Panahi lui-même, brouillant les frontières entre le documentaire et la fiction à plusieurs reprises.

Le cinéaste rencontre d’ailleurs de nombreux obstacles pendant qu’il tente de diriger son équipe à distance. Il s’embourbe aussi dans un conflit avec les habitants de son village d’adoption. Les villageois exigent que Panahi, qui se balade souvent avec sa caméra, leur rende une photo qu’il aurait prise d’un jeune couple. Ce couple est considéré comme illégitime par les villageois puisque la fille est promise à un autre homme depuis sa naissance. Qui plus est, le cinéaste affirme n’avoir jamais pris la photo.
 

Panahi paraît fort sympathique dans ce drame politique complexe, puisqu’il dénonce sa condition et celle de ses concitoyens avec beaucoup d’humilité, dans une espèce de résignation cynique, presque comique. Il arrive aussi à critiquer éloquemment les moeurs parfois malsaines des villageois, tout en retenue, sans jamais avoir à les sermonner explicitement.

Aucun ours dresse ainsi un portrait lucide et sensible de l’Iran rural, toujours plus déchiré entre le poids de ses traditions et le désir d’émancipation de ses habitants. Après neuf longs métrages, le cinéaste se révèle au sommet de son art — une raison de plus pour regretter l’injustice qu’il subit.

Aucun ours

★★★★

Drame de Jafar Panahi. Avec Jafar Panahi, Mina Kavani, Nasser Hashemi et Sinan Yusufoglu. Iran, 2022, 106 minutes. En salle.

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