«Chasseuse de son»: Tanya Tagaq, le chant de gorge dans le sang

Le documentaire « Chasseuse de son » nous invite dans l’univers intense de Tanya Tagaq, artiste inuite accomplie.
Photo: ONF Le documentaire « Chasseuse de son » nous invite dans l’univers intense de Tanya Tagaq, artiste inuite accomplie.

Sur scène, Tanya Tagaq est tour à tour l’ogre et l’enfant, le loup et la proie, l’ours polaire et l’oie blanche, l’enfant vagissant et la mère hurlante, le rire et le cri, la vie et la mort. Cette performance de chant de gorge, inspirée du chant traditionnel inuit, se décline tout le long du film Chasseuse de son, que l’artiste inuite a réalisé avec Chelsea McMullan. Dès les premières minutes, on entre dans l’univers lancinant du chant de gorge, où deux femmes se répondent, exprimant les états émotifs les plus variés, s’aspirant presque l’une l’autre.

Traditionnellement, le chant de gorge se pratique ainsi, par deux femmes qui s’appellent et se répondent. Mais Tanya Tagaq a adapté la pratique à sa main, et c’est seule, entourée de musiciens, qu’elle se livre corps et âme. Cette musique, dit-elle par ailleurs, c’est dans le grand territoire du Nord qu’elle naît, dans ses immenses espaces, où elle nous emmène avec sa famille, où il fallait se battre pour survivre, où la nature pourvoyait entièrement aux besoins de ses ancêtres. C’est sur cette terre qu’elle dit vouloir être déposée à sa mort, lorsque la glace freinera la décomposition lente de son corps. Peut-être que, plus que nulle part ailleurs, on sent, sur ce territoire aride, la solitude et la furtivité de la vie. Pour apprivoiser ces terres, il faut du temps et de la science.

Tanya Tagaq a accepté de participer à ce documentaire, alors qu’elle a l’habitude de refuser, à condition qu’on y rencontre sa mère, qui fait partie du groupe d’Inuits qui ont été déportés par le gouvernement du Canada à Resolute Bay pour assurer l’occupation du territoire canadien. Après un mois de voyage en bateau, on les a laissés sur une terre inhospitalière qu’ils ne connaissaient pas, où ils sont presque morts de faim.

On y voit sa mère, donc, mais aussi les enfants de Tanya, avec qui elle court dans la toundra, découvrant les os de poissons que les oiseaux y ont laissés. Dans le Grand Nord, dit-elle, le printemps a l’odeur de l’automne précédent, les roches comme les lichens dégagent des odeurs spécifiques, précises. Comme si la terre, la nuna, et le corps ne faisaient qu’un, on visite aussi les blessures de la chanteuse, son corps défloré trop tôt, coupé en deux, rompu, devant ce dessin omniprésent de la femme en train d’accoucher de la terre.

Plusieurs des textes lus par Tanya Tagaq dans le film sont extraits de son roman Croc fendu, traduit en français chez Alto. Artiste accomplie, avant-gardiste et intense, elle nous laisse entrer de plain-pied dans son univers. À nous d’en découvrir les codes en chemin.

Chasseuse de son

★★★ 1/2

Tanya Tagaq et Chelsea McMullan, Canada, 90 minutes.

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