Les folies créatrices de L’Infonie

Image tirée du film « L’Infonie inachevée »
Photo: Éléphant : mémoire du cinéma québécois Image tirée du film « L’Infonie inachevée »

Tout commence par la fin. C’est-à-dire que le documentaire de 1974 sur le célèbre groupe multidisciplinaire québécois L’Infonie s’ouvre sur une conversation téléphonique capitale et fatale entre les deux piliers de l’aventure créatrice délurée, le poète et chanteur Raôul Duguay et le musicien et compositeur Walter Boudreau. L’échange pivot va mener à la dissolution du collectif créé en 1967.

D’où le titre du film de l’Association coopérative des productions audio-visuelles (ACPAV), qui a capté ce moment monument, L’Infonie inachevée, présenté lundi soir à la Cinémathèque québécoise, à Montréal, en version restaurée par le programme de Québecor Éléphant : mémoire du cinéma québécois.

Dans cette première scène, donc, l’homme des mots est dans sa grande maison blanche au milieu d’une plaine à Saint-Armand, en Estrie. Le trentenaire hyperpoilu fume, vu de dos, assis au centre d’un bureau en forme de O (de Ô, dirait Raôul Duguay), entouré d’objets hétéroclites marquant tout autant l’époque révolue : une machine à écrire, un cendrier, un globe terrestre, un téléphone à roulette. Il s’empare du combiné et demande à la téléphoniste un numéro à Sorel, celui de l’homme des notes, capté de face, à une centaine de kilomètres, par une autre caméra.

« Cet événement fortuit est arrivé en plein milieu du tournage, explique le documentariste Roger Frappier, devenu par la suite un important producteur (Le déclin de l’empire américain, The Power of the Dog…). Raôul m’a dit qu’il allait téléphoner à Walter pour lui annoncer la fin de la route pour L’Infonie. J’ai donc tourné à Saint-Armand et une autre équipe a tourné au bout du fil. On a pu reconstruire l’échange le surlendemain, au laboratoire, quand on a écouté les deux bouts de la conversation. »

Tous les styles

Les extraits servant de liant sont intercalés entre des captations de spectacles pour prendre la mesure du regroupement créatif raboudinant des disciplines (poésie, improvisation, danse, peinture, artisanat, mime et même soudure), multipliant les influences musicales (baroque, classique, électronique, jazz ou pop). L’ombre de la contre-culture californienne se fait sentir partout, comme à la revue Mainmise concentrant autant la drôle d’époque hippie, peace love, poils et djellabas.

L’Infonie développait aussi ses propres obsessions, dont la lettre Ô comme dans Raôul, donc, le joual, le yin-yang, l’inversion des noms propres, les références religieuses cathos, et surtout le chiffre 3 et ses multiples : « Il y a combien d’affaires dans l’affaire dit un célèbre pastiche du Petit catéchisme sur la Sainte Trinité. Il y a trois affaires dans l’affaire : l’affaire, l’affaire, pis l’affaire. » L’album double de 1972 du groupe rassemblant jusqu’à 33 membres s’intitule Vol. 333. Raôul Duguay a raconté la vie et la fin de cet ouragan culturel dans L’Infonie, le bouttt de touttt (Trois-Pistoles), développé évidemment sur 333 pages et comprenant 33 illustrations.

Walter Boudreau et M. Frappier se sont connus adolescents, au tournant des années 1960, au collège Sacré-Coeur de Sorel, maintenant disparu. Le musicien qu’il était déjà (au saxophone) suivait le cursus scientifique tout en jouant dans le groupe yéyé Les Majestics, tandis que le futur cinéaste organisait un cinéclub le vendredi soir.

« Ça a vite cliqué avec Raôul parce qu’il faisait des happenings, explique M. Boudreau. On était une gang de fous, jeunes, pleins de testostérones, marqués par Expo 67, un énorme trip de LSD vécu par le Québec, le nirvana pendant six mois. Nous étions aussi le produit pur de la Révolution tranquille. C’est pour ça qu’on mettait des chasubles pour se moquer des frères et des soeurs avec qui on avait étudié. Notre idée c’était d’avoir du fun avec du sérieux derrière. Il n’y avait rien à notre épreuve. On a joué à la Place des Arts, au Centre national des arts. Et on n’avait pas un style, on les avait tous. »

Leçons du son

La technique de captation et de reproduction sonore avant-gardiste utilisée par le cinéaste Roger Frappier distingue aussi cette production cinquantenaire. « Je voulais un enregistrement stéréophonique, dit-il. Comme on n’avait pas d’enregistreuse six pistes, avec les ingénieurs du son Jean Rival et André Dussault, on a utilisé six appareils Nagra. Cinq enregistreuses captaient le son, une à la voix de Raôul, une au saxophone de Walter, une à la batterie, etc. La sixième Nagra synchronisait le tout. On mixait le film la nuit dans un studio pour que le son épouse l’image. »

La copie finale de 35 mm avec quatre pistes magnétiques a été réalisée par un studio à Los Angeles, le seul du genre à l’époque. Le cinéma Impérial était la seule salle à Montréal équipée du projecteur capable de reproduire la stéréophonie. C’est donc là qu’a eu lieu la seule et unique projection de L’Infonie inachevée dans les normes souhaitables, d’autres salles ayant alors reçu des versions 35 mm avec piste mono optique.

« C’était pour moi, je ne dirais pas un scandale, mais en tout cas une douleur atroce d’écouter ce son alors qu’on avait fait un tel travail stéréophonique », dit M. Frappier.

La restauration permet maintenant de retrouver ce riche univers sonore. La numérisation des images et du son a encore été réalisée à Los Angeles à partir de la seule copie disponible, un trésor de plus protégé par le dépôt légal à la Cinémathèque. « Nous avons maintenant le produit dans sa plus grande beauté et dans son inspiration, dit encore le réalisateur. Ce film rappelle que faire du documentaire était alors la fibre du cinéma québécois. Ce n’était pas compliqué à cette époque : il fallait juste une idée, une caméra et le goût de partir. »

Herr Stockhausen

L’équipe s’est même rendue à Dortmund, en 1972, où avait lieu un congrès de musique contemporaine. Walter Boudreau, diplômé de l’Université de Montréal et de McGill, futur directeur de la Société de musique contemporaine du Québec (SMCQ), devait s’y rendre pour suivre des formations poussées données par Iannis Xenakis et Karlheinz Stockhausen. Le célèbre compositeur allemand apparaît dans le film alors que le déluré Duguay lui explique une charte de sons de son cru. Il finit par le faire rigoler avec ses bruits de bouche impossibles à reproduire.

La participation au tournage des poètes Gaston Miron et Michèle Lalonde rajoute encore de l’intérêt. Les deux poètes participent à une soirée chez Raôul Duguay. L’auteur de L’homme rapaillé se laisse aller à la chansonnette folklorique. Le rapport à la tradition et à la création est longuement discuté.

Les contemporains s’y révèlent ancrés dans le passé, héritiers critiques mais respectueux d’une tradition, comme le montre bien la musique infonique puisant dans un répertoire multicentenaire. La nostalgie politicoculturelle peut s’avérer un désastre, contrairement à la volonté de garder en mémoire certaines leçons héritées. Gaston Miron cite les présocratiques et dit que « la liberté induit des rapports au passé » et que « les modernes sont transhistoriques ».

La création informée se poursuit pour Walter Boudreau. Il n’assistera pas à la projection lundi soir. Il fera par contre un retour sur scène à la salle Pierre-Mercure, juste en face de la Cinémathèque, le 26 février à 3 h 33 précisément, en dirigeant son oeuvre Golgot(h)a (1990) pour 33 interprètes.

« Avec L’Infonie nous avons construit un château de sable au bord de la mer, un château que les vagues ont tranquillement emporté, dit-il. Ça a duré le temps que ça a duré. Je n’ai pas de nostalgie de ce temps. Ma vie est comblée. J’ai dirigé la SMCQ pendant 33 saisons. Maintenant, j’ai la nostalgie de ce que je vais composer. J’ai la nostalgie du futur. »

Une version précédente de ce texte indiquait que la copie finale de 70 mm comprenait six pistes sonores. Il fallait plutôt lire que la copie finale de 35 mm comprenait quatre pistes magnétiques. 

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