«Emancipation»: Will Smith tente un retour en grâce

Will Smith et Ben Foster dans le film «Emancipation», sur Apple TV+ le 9 décembre
Photo: Apple TV+ Will Smith et Ben Foster dans le film «Emancipation», sur Apple TV+ le 9 décembre

On dit qu’une image vaut mille mots. En 1863, en pleine Guerre civile américaine, la diffusion de la photo d’un homme noir au dos horriblement scarifié par une vie de coups de fouet vint établir comme un fait indiscutable l’horreur absolue de l’esclavagisme. Le mouvement abolitionniste s’en trouva dynamisé. Surnommé « Whipped Peter », ou « Gordon », les sources ne s’entendent pas, l’homme fut pris en photo dans un camp de l’armée de l’Union, où il avait fui dans l’espoir de recouvrer sa liberté. Très peu de choses étant connues de Peter/Gordon, le film Emancipation à tout loisir de romancer le parcours de cet authentique héros, incarné par un Will Smith qui tente un retour en grâce.

On se souviendra en effet que lors de la soirée des Oscar, en mars, Smith balança une gifle à Chris Rock, juste avant d’être couronné meilleur acteur pour King Richard (Le roi Richard). Dans la foulée, plusieurs se demandèrent ce qu’il adviendrait du film Emancipation, d’ores et déjà terminé et attendu dans la course aux Oscar l’année suivante. Après maintes tergiversations, Apple TV+ a décidé de ne pas « tabletter » le film,une réelle possibilité si l’on se fie aux rumeurs initiales.

On ne saura évidemment jamais si, dans un monde où l’infâme claque n’avait pas eu lieu, Emancipation aurait eu l’heur de plaire à l’Académie et valu une nomination à sa vedette, mais en l’état, le film n’impressionne pas.

Cette grosse production de 120 millions $US n’est pas mauvaise, mais elle se cherche.

En cela qu’Emancipation semble constamment tiraillé entre ses velléités de film « de prestige » au message inspirant, et des impératifs propres au thriller d’action — le scénariste Bill Collage a d’ailleurs coécrit les peu mémorables The Transporter Refiouled (Le transporteur. Héritage) et Assassin’s Creed. Il faut en outre savoir que la réalisation est d’Antoine Fuqua, un spécialiste dans ce dernier registre — en témoignent Shooter (Tireur d’élite), Olympus Has Fallen (Assaut sur la Maison-Blanche), ou The Equalizer (Le justicier) et ses suites.

Dans les récits explosifs, violents et trépidants, Fuqua est à son aise. Il n’est cependant pas un chantre de la subtilité, et c’est ce qui fait cruellement défaut à Emancipation.

Traitement esthétisant

Ceci expliquant cela, les séquences de traque dans les marécages, que Peter doit traverser tout en échappant à ses poursuivants, sont haletantes. Des plans filmés avec drones et hélicoptères confèrent un souffle épique au film. En amont, l’horreur subie dans un chantier ferroviaire est dépeinte avec puissance (cette scène où Peter est contraint de répandre de la chaux sur un charnier est aussi terrible que nécessaire).

Les moments plus méditatifs apparaissent en revanche incongrus. De même, le ton solennel et le sous-texte religieux appuyés, ainsi que la musique grandiloquente, font en sorte que certains passages, comme ce combat entre Peter et un alligator, ont l’air ridicules. Dans un film d’action qui s’assume comme tel, c’eût été un irrésistible moment pop-corn, mais ici, ça coince.

La direction photo hyperléchée du pourtant génial Robert Richardson (JFK, Hugo), qui a de toute évidence revu The Night of the Hunter (La nuit du chasseur), ne fait qu’exacerber cette impression de dichotomie. Désaturée presque jusqu’au noir et blanc, l’image se colore çà et là d’une éclaboussure orange flamme, rouge sang, etc. C’est très beau, trop, au point de distraire du propos.

Au lieu de favoriser une immersion dans le cauchemar de Peter, ce parti pris place le public dans une position de contemplation esthétique.

 

Certes, un procédé peu ou prou similaire fonctionnait dans Schindler’s List (La liste de Schindler), mais justement, en cette occasion, Steven Spielberg n’y allait pas de la même approche narrative que, disons, dans Indiana Jones.

Will Smith émouvant

Et qu’en est-il de Will Smith ? Il livre une performance de retenue, à la fois convaincante et émouvante. En chasseur d’esclaves sadique, Ben Foster joue de sobriété également.

À cet égard, on regrette qu’après l’avoir désigné comme antagoniste principal, le film se débarrasse de lui lors d’une confrontation précipitée. Confrontation suivie, pour Peter, d’un enrôlement dans l’armée, et pour le film, d’un second, et très long, dénouement.

Finalement, Emancipation fait surtout la démonstration qu’un sujet important ne donne pas forcément un film important.

Emancipation (V.O.)

★★ 1/2

Drame historique d’Antoine Fuqua. Avec Will Smith, Ben Foster, Charmaine Bingwa, Steven Ogg, Mustafa Shakir. États-Unis, 2022, 132 minutes. Sur Apple TV+.

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