La cave, ce gouffre d’angoisse

Les acteurs Jérémie Rénier et François Cluzet dans une scène du long métrage L’homme de la cave
Photo: Caroline Bottaro Les acteurs Jérémie Rénier et François Cluzet dans une scène du long métrage L’homme de la cave

Tout a commencé par l’aventure d’un couple d’amis juifs du cinéaste français Philippe Le Guay. Au cours de la décennie 2000, ils avaient vendu leur cave à un homme qui désirait y entreposer des archives. Mais le type s’y était installé et s’était révélé un néonazi négationniste dont ils eurent toutes les misères du monde à se débarrasser. Deux ans de poursuites et de pur cauchemar, pour la femme en particulier, qui en perdait le sommeil et qui vivait un rapport émotionnel avec les lieux. Un de ses parents juifs s’était caché dans la même cave sous l’Occupation. Le couple a fini par se séparer.

Se basant sur cette sombre affaire, Le Guay (Les femmes du 6e étage) a réalisé à travers L’homme de la cave un thriller psychologique. « Je me suis passionné pour ce film, évoque-t-il. L’histoire parlait d’aujourd’hui. Le personnage, dans sa folie, carbure au conspirationnisme et à la destruction de la vérité. Il estime que les chambres à gaz n’ont pas existé, participe au discours de la haine. Comme les antivax qui se méfient des élites et du pouvoir de l’argent. J’ai éprouvé un énorme plaisir à me confronter à cette hystérie, éprouvant le besoin d’aller du côté de l’ambivalence de la nuit. »

Si j’ai eu peur ? Mais non, j’étais comme un enfant devant un gâteau, avec ce rôle monstrueux. On ne refuse pas de jouer Richard III… Interpréter des monstres, c’est un devoir d’acteur, mais aussi une grande chance. Car ça n’existe pas, les monstres à 100 %. Celui-ci est pervers avec des accès de tendresse. J’ai essayé de mêler des qualités à une somme énorme de défauts pour rendre ce salopard humain.

Il avait déjà dirigé François Cluzet dans le drame paysan Normandie nue, mais il ne pensait guère à lui pour le rôle de Fonzic, l’intrus de l’immeuble. Un jour, ils sont allés manger ensemble. Cluzet est arrivé mal rasé, les cheveux longs grisonnants, soudain doté d’un profil inquiétant. « J’ai vu dans son regard une tension, une colère. » Et il lui a envoyé aussitôt le scénario.

Habitué aux emplois plutôt sympathiques (malgré un personnage sombre dans L’enfer de Chabrol), l’acteur d’Intouchables et de Ne le dis à personne n’a pas hésité. « Si j’ai eu peur ? Mais non, j’étais comme un enfant devant un gâteau, avec ce rôle monstrueux. On ne refuse pas de jouer Richard III… Interpréter des monstres, c’est un devoir d’acteur, mais aussi une grande chance. Car ça n’existe pas, les monstres à 100 %. Celui-ci est pervers avec des accès de tendresse. J’ai essayé de mêler des qualités à une somme énorme de défauts pour rendre ce salopard humain. Plus un rôle est riche, plus vous passez du temps à le préparer. Il fallait travailler beaucoup l’aspect physique. Les autres parlaient de mon personnage quand il n’était pas à l’écran. On voyait ce qu’ils subissaient à cause de lui. »

Face à Cluzet, le couple est incarné par Bérénice Bejo et Jérémie Renier, sous tension et déchirements, dont Philippe Le Guay vante le professionnalisme. Ils jouaient de contrastes. Deux mondes s’affrontent puis se fissurent. « Leurs personnages ont une vie de famille idyllique. Ils habitent un monde où le mal n’existe pas. Cette histoire va les faire basculer de l’autre côté. »

Photo: Valérie Macon Agence France-Presse Le cinéaste Philippe Le Guay

Aux yeux du cinéaste, la cave est un mythe. « C’est l’espace qui effraie l’enfant en vous. On y descend. La lumière s’arrête. C’est humide et il fait froid. Bien des juifs se sont cachés dans des caves sous l’Occupation. Cette histoire possède un fondement réaliste, mais elle constitue aussi une métaphore. Alors, j’ai eu envie de donner au lieu une personnalité. À Paris, toutes les caves se ressemblent. De grandes portes en bois ouvrent sur l’univers souterrain. On y entend les bruits de la ville, les canalisations suintent. La caméra y avance comme dans un labyrinthe où le couloir nous entraîne. Mais le huis clos, c’est tout l’immeuble, c’est la communauté où chacun prend position. Quant à l’histoire de l’appartement durant les années noires de l’Occupation, elle se voit projetée dans l’intrigue, en parallèle. On aborde cette France grise, mal définie. »

Les vrais protagonistes avaient demandé au cinéaste de ne pas les nommer et de ne pas les exposer. Philippe Le Guay a pris des libertés avec le fait vécu, créant un couple mixte. Ainsi, la femme n’est plus juive, mais le mari, oui. Quant à Fonzic, il devient ici un professeur d’histoire, radié pour son négationnisme. Le cinéaste n’a pas fait affaire cette fois avec Jean-Claude Larrieu, son directeur photo d’élection. Il a choisi Guillaume Deffontaines, qui tournait avec une seule caméra à travers des cadres rigoureux, mais beaucoup de souplesse.

« Un film aussi noir n’était pas facile à monter, explique Cluzet. Les temps sont si anxiogènes. Le public veut se marrer sans avoir affaire à la Shoah. La fonction du cinéma est désormais de divertir. Mais si tout allait bien, il n’y aurait plus de drames au cinéma. Alors, voilà ! »

Le film L’homme de la cave prendra l’affiche le 16 décembre. En visionnement sur demande sur Crave et sur Super Écran.

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