«Empire of Light»: il restera toujours le cinéma

Face à Olivia Colman, Michael Ward est fabuleux d’aisance et de charisme.
20th Century Studios Face à Olivia Colman, Michael Ward est fabuleux d’aisance et de charisme.

Hilary, l’héroïne du film Empire of Light (L’empire de la lumière), gère un cinéma sis au bord de la mer, dans une ville balnéaire. Pourtant manifeste, la vétusté ambiante n’a pas encore tout à fait dissipé le charme suranné du vieil établissement Art déco. De la même manière, un diagnostic de trouble bipolaire et une situation amoureuse frustrante n’ont pas complètement désenchanté Hilary. À preuve, lorsque Stephen, un nouvel employé jeune et beau comme tout, s’intéresse à elle, la voici qui recouvre désir et joie de vivre. Hélas, en 1981, dans l’Angleterre de Thatcher, une relation amoureuse entre une Blanche quadragénaire et un Noir vingtenaire, ça ne passe guère.

Premier film écrit en solo par le distingué cinéaste Sam Mendes, l’homme derrière notamment American Beauty (Beauté américaine ; Oscar du meilleur réalisateur), Road to Perdition (La voie de la perdition), Skyfall et 1917, Empire of Light vaut d’abord le détour pour la performance électrisante d’Olivia Colman. Elle qui nous a déjà épatés à répétition, la lauréate d’un Oscar pour The Favorite (La favorite), nommée ensuite pour The Lost Daughter (La poupée volée) et The Father (Le père), se surpasse.

En effet, outre le fait qu’elle dépeint le trouble bipolaire avec une justesse et une acuité infinies, Olivia Colman offre une composition tout à la fois lumineuse et crève-coeur.

Inspirée en partie par la mère du réalisateur, Hilary est un personnage de complexité et de paradoxes. Par exemple, bien qu’elle passe la moitié de son existence dans un cinéma, Hilary confie ne jamais regarder de films (on se doute qu’elle se ravisera).

Une forme au diapason

 

Dans sa dimension formelle, le film est d’ailleurs au diapason d’Hilary, que l’on rencontre initialement éteinte à cause du lithium qu’elle doit désormais prendre. Même parmi ses collègues ou auprès de son patron marié avec qui elle couche de temps à autre par dépit, Hilary paraît seule… En toile de fond, c’est la morte-saison, grise et froide, dans la ville désertée par les touristes. À la direction photo, le maître Roger Deakins (1917, Oscar pour Blade Runner 2049) multiplie par conséquent les nuances blafardes en isolant volontiers la protagoniste dans le cadre.

L’arrivée de Stephen, son jeune contraire prompt à l’émerveillement, sortira Hilary d’une torpeur aussi physique que psychologique. Du moins, pour un temps, un racisme décomplexé sévissant dans les rues. Et la palette de Roger Deakins de se raviver également, elle aussi, pour un temps.

Toujours sur le front visuel, la réalisation de Sam Mendes est typiquement soignée ; peut-être plus intime que ses dernières productions à grand déploiement. Normal, compte tenu de la nature personnelle de ce projet-ci.

À cet égard, Empire of Light se veut plusieurs choses à la fois. Une lettre d’amour du cinéaste à sa mère, qu'il nous confiait en entrevue avoir vue son enfance durant « lutter héroïquement contre la bipolarité » tout en l’élevant… Un rappel que la haine et la violence d’hier, qui ont marqué le cinéaste adolescent, tentent un retour aujourd’hui… Une ode à la magie du 7e art… Vaste programme, peut-être trop, aussi sincère que soit la démarche.

Lors de la projection au TIFF, Sam Mendes expliquait : « Nous vivons à une époque extrêmement cynique, et ce film n’est absolument pas cynique. »

Il n’empêche, si ces différentes parties sont individuellement porteuses, leur somme manque par moments de cohésion. Dans ce contexte chargé, l’histoire d’amour, pourtant centrale, en pâtit un brin.

Charismatique Michael Ward

Heureusement, les interprètes sont là pour rattraper le coup. Face à Olivia Colman, Michael Ward, qui était déjà brillant dans Lovers Rock, l’un des volets de la formidable pentalogie Small Axe, de Steve McQueen, est fabuleux d’aisance et de charisme.

Les vétérans Toby Jones, en projectionniste observateur, et Colin Firth, en patron salaud et pathétique, ne sont pas en reste.

 

À terme, Empire of Light n’est pas le grand film espéré, mais c’en est un bon, parfois un très bon. Cela, et au risque d’insister, beaucoup grâce à sa star. Oui, la magie du cinéma existe, et en l’occurrence, c’est Olivia Colman qui tient la baguette.

L’empire de la lumière (V.O., s.-t.f. de Empire of Light)

★★★ 1/2

Drame de Sam Mendes. Avec Olivia Colman, Michael Ward, Toby Jones, Tom Brooke, Colin Firth. Royaume-Uni–États-Unis, 2022, 113 minutes. En salle.

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