«Le lycéen»: l'enfant de l'hiver

Vincent Lacoste et Paul Kircher
Photo: Jean-Louis Fernandez Vincent Lacoste et Paul Kircher

Une route de campagne très passante, une chaussée mouillée en plein hiver, une tentative de freinage qui vire en aquaplanage : c’est tout ce qu’il a fallu pour que Lucas perde son père. Voici donc l’étudiant hébété de retour dans une maison pleine de parents et de proches bien intentionnés mais lourds, entre un frère aîné tout juste arrivé de Paris et une mère qui accuse le coup. Chez le protagoniste du film Le lycéen, ce deuil soudain engendrera des réactions contradictoires. Tantôt prêt à vivre à fond puisque rien ne dure, tantôt plongé dans les affres d’un renoncement global, le tout jeune homme erre dans son coeur et dans sa tête.

Sans avoir écrit ni réalisé un film autobiographique à proprement parler, le cinéaste Christophe Honoré a déclaré s’être inspiré de son propre désarroi émotionnel au moment de perdre son père, à l’adolescence, pour créer le personnage de Lucas. D’où, sans conteste, cette impression d’absolue authenticité quant aux questionnements et aux tourments qui assaillent l’étudiant. D’où, également, le fait que les actions et décisions parfois troublantes de Lucas paraissent toutes, sinon raisonnables, plausibles.

C’est donc à un voyage intérieur, intime, que le réalisateur des films Les chansons d’amour et Plaire, aimer et courir vite (prix Louis-Delluc 2018) convie les cinéphiles. En la personne de Paul Kircher, Prix d’interprétation masculine au Festival de San Sebastian, l’ancien chroniqueur des Cahiers du cinéma a trouvé un alter ego remarquable.

Appelé à jouer des scènes très délicates, tant sur le plan psychique que sur le plan physique, ce débutant démontre d’ores et déjà le registre d’un vétéran. Il faut, cela dit, préciser que l’interprète de cet « enfant de l’hiver » est lui-même un enfant de la balle, fils de l’actrice Irène Jacob et de l’acteur Jérôme Kircher.

La jeune vedette est extrêmement bien épaulée par Juliette Binoche, qui incarne Isabelle : femme, mère et veuve qui tangue, mais ne tombe pas. Dans le rôle de Quentin, le grand frère artiste qui accueille un temps son cadet à Paris, Vincent Lacoste (inoubliable dans Plaire, aimer et courir vite, et aussi dans Illusions perdues) rend très bien la sensibilité de son personnage. Laquelle est moins apparente, mais pas moins réelle, que celle de Lucas.

La révélation du film est toutefois Erwan Kepoa Falé, qui joue Lilo, le colocataire de Quentin dont s’amourache Lucas. Tout ce volet est d’ailleurs traité avec beaucoup de finesse et d’acuité, et de manière toujours imprévisible.

Liberté formelle

 

À la mise en scène, Christophe Honoré reste avec Lucas, à raison, en caméra à l’épaule (une première pour le cinéaste, sauf erreur), celle-ci très mobile et fluide, en phase avec les élans changeants du personnage. Des monologues à la caméra ponctuent le récit, de-ci, de-là, lors desquels Lucas relate son état du moment ou tente d’expliquer, a posteriori, telle ou telle décision…

Loin de rompre le flot narratif, ces passages l’enrichissent de notations et d’observations faites par le principal intéressé, qui semble se remémorer des événements si loin, si proches…

En fait, Honoré se permet des audaces visuelles accrues : on songe à ces jeux chromatiques lors des scènes où Lucas tente de s’anesthésier dans le sexe, à ce recours au ralenti, à ces passages en montage non linéaire… Comme si, en s’étant affranchi d’un traumatisme passé, le cinéaste avait gagné une liberté formelle nouvelle.

On regrettera cependant un dénouement qui s’éparpille, alors que le cinéaste, pour la première fois, se détache du point de vue de Lucas en épousant successivement ceux de sa mère et de son frère. Les interprètes brillent, mais ces changements tardifs de perspective ont pour corollaire de rompre le lien avec Lucas, si admirablement tissé jusque-là. L’ultime image, qui ramène lumière et sourire sur le visage de ce dernier, rachète ce faux pas.

Le lycéen

★★★★

Drame psychologique de Christophe Honoré. Avec Paul Kircher, Vincent Lacoste, Juliette Binoche, Erwan Kepoa Falé. France, 2022, 122 minutes. En salle.

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