L’histoire du cinéma en pleine redéfinition

«Get Out (2017), de Jordan Peele, est en 95e position, et je ne l’aurais certainement pas inclus parmi les 100 meilleurs films», affirme Claire Valade, présidente de l’Association québécoise des critiques de cinéma (AQCC). 
Photo: Mark Ralston Archives critique Agence France-Presse «Get Out (2017), de Jordan Peele, est en 95e position, et je ne l’aurais certainement pas inclus parmi les 100 meilleurs films», affirme Claire Valade, présidente de l’Association québécoise des critiques de cinéma (AQCC). 

Jeudi dernier, le magazine britannique Sight and Sound a dévoilé son influent classement décennal des 100 meilleurs films de tous les temps. Publié depuis 1952, le palmarès inclut cette année un nombre record de cinéastes issus de la diversité. En outre, pour la toute première fois, le film d’une réalisatrice — Jeanne Dielman, 23, quai du Commerce, 1080 Bruxelles (1975), de Chantal Akerman — trône au sommet.

De nombreux experts estiment que les résultats de ce sondage, mené auprès de 1639 critiques, programmateurs, conservateurs, archivistes et universitaires, s’avèrent emblématiques d’une plus vaste évolution de la manière dont on définit l’histoire du cinéma d’auteur mondial afin d’inclure des artistes autrefois marginalisés.

« C’est certain que le vent tourne », estime Claire Valade, présidente de l’Association québécoise des critiques de cinéma (AQCC) et critique aux revues Panorama-cinéma et Séquences. Elle observe que les forces qui déterminent les films « incontournables », telles que le classement de Sight and Sound, certaines plateformes de diffusion en continu, ou encore les salles de cinéma qui présentent des programmes de « classiques », redéfinissent « de plus en plus » l’histoire du cinéma pour y admettre une plus grande diversité.

Mme Valade reconnaît toutefois que ces changements s’opèrent plus lentement avec le cinéma « d’auteur » qu’avec le cinéma populaire. « Il s’est toujours fait toutes sortes de cinéma d’auteur partout dans le monde, mais la manière dont on a décidé de [le classer] en Occident est longtemps restée homogène. Le cinéma populaire rejoint les masses. C’est dans ce cinéma-là que les gens ont surtout eu besoin de se reconnaître plus rapidement. »

Un sondage controversé

 

Précisant qu’elle parle en son nom personnel et non pour tous les membres de l’AQCC, Mme Valade demeure partagée quant au classement de Sight and Sound : « Get Out (2017), de Jordan Peele, est en 95e position, et je ne l’aurais certainement pas inclus parmi les 100 meilleurs films. »

Le rôle d’une liste, c’est surtout de favoriser la discussion, d’ouvrir les horizons. En mettant Get Out en 95e position, ça ne veut pas dire qu’on adore le film, mais ça ouvre un débat, et c’est une bonne chose

 

Réalisé par un cinéaste afro-américain, ce drame satirique traite du racisme aux États-Unis. Il aborde à la fois des enjeux contemporains, comme le profilage racial, et les racines historiques du racisme, comme l’esclavage. « Le rôle d’une liste, c’est surtout de favoriser la discussion, d’ouvrir les horizons. En mettant Get Out en 95e position, ça ne veut pas dire qu’on adore le film, mais ça ouvre un débat, et c’est une bonne chose », nuance Mme Valade.

Les acteurs du milieu ne sont toutefois pas tous du même avis. L’éminent réalisateur Paul Schrader (Taxi Driver, 1976) a qualifié le palmarès de « réévaluation woke déformée » sur sa page Facebook, accusant les experts sondés de vouloir redéfinir une histoire du cinéma « politiquement correcte ».

« Cette liste représente quand même le zeitgeist de l’opinion des cinéphiles, estime Benjamin Pelletier, responsable de la programmation au Cinéma Moderne, à Montréal. Elle est peut-être politisée, mais ce n’est pas une mauvaise chose. Les gens ne valorisent plus les mêmes critères qu’il y a 20, 30 ou 40 ans, dans l’histoire du cinéma. »

Mme Valade précise que « certaines grandes oeuvres demeurent incontournables », mais que « la manière dont on interprète le langage cinématographique a changé », notamment parce que les milieux universitaires, qui déterminent ce qu’on retient de l’histoire, ont changé. « Ce que j’ai appris à l’université il y a 30 ans reste valide, mais je l’applique de manière différente, en fonction de ce que j’ai vu et appris depuis », ajoute-t-elle.

Les nouveaux joueurs

 

Dara Jade Moats est une jeune programmatrice originaire de Regina, en Saskatchewan. Installée à Montréal depuis quelques années, elle a fondé Celluloid, en 2016, une série de films réalisés par des femmes « qui défendent la place des femmes au cinéma ». Ses films sont présentés ponctuellement au Cinéma Public, à Montréal, depuis un peu plus d’un an. Mme Moats se sert ainsi de ses connaissances universitaires des classiques pour répondre aux enjeux contemporains de représentation.

Cependant, lorsqu’elle essaie de programmer de plus vieux films réalisés par des femmes, elle se heurte à des obstacles. « J’ai tout simplement moins de choix. Le cinéma féminin a longtemps été sous-financé », déplore-t-elle.

« Heureusement, ajoute Mme Moats, de plus en plus de cinémas et de festivals cherchent délibérément à diversifier leurs équipes pour inclure des femmes et des personnes de couleur, ce qui aide à rééquilibrer le contenu et à dénicher des films moins connus.  »

Benjamin Pelletier programme quant à lui « de plus en plus de classiques » au Cinéma Moderne. Il essaie donc de présenter les films les plus « variés » possible, tout en évitant de se fixer des « quotas » précis. « C’est sûr qu’on pense [à la diversité], dit-il, parce que les gens viennent chez nous pour notre travail de “curation”. » Et ce travail, croit Mme Valade, peut certainement « changer les perceptions ».

Le hasard a justement voulu que le Cinéma Moderne présente Wanda (1970) de Barbara Loden, et Les Petites Marguerites (Daisies, 1966) de Věra Chytilová, au cours des dernières années. Tous deux viennent d’être inscrits au palmarès de Sight and Sound, et M. Pelletier en est très fier : « Ce sont deux magnifiques films réalisés par des femmes ».


Ce texte a été modifié après publication pour y ajouter des précisions.

À voir en vidéo